La voix des sans-papiers n°15

La nouvelle révolution africaine

 

Combien de mots, hier beaux et nobles – aujourd’hui galvaudés, au nom de la modernité politique et sociale et culturelle ! Mots chargés d’histoire et d’espoir d’avenir pour des générations entières d’hommes et de femmes, mots où, hier encore, on apercevait, on découvrait sur terre la vie libérée naissante – aujourd’hui mots au sens volé, sens dessus dessous, mis plus bas que terre. Liberté égalité fraternité, et justice, démocratie, socialisme, et… et il en est un, entre tous, devenu imprononçable, par pudeur, et c’est le mot révolution.

Révolution sociale et politique, monde à l’envers ! – Et les révolutions réellement advenues – ou vaincues ou expropriées, ou tournées en dérision, en contre-révolutions par le fait même de leurs forces vives et leurs acteurs majeurs, par la somme des actes « libérateurs » conscients et délibérés. Libération s’incarnant, à chaque fois, dans un nouvel et pire esclavage : embrigadements et carnages plus inouïs que tout ce qu’avaient jusque-là réservé aux masses opprimées la puissance et l’impuissance des États.

De révolution en révolution, les dominations et pouvoirs du monde moderne faisant système, fonction d’intellect agent global, ont appris à ne plus craindre ni révolutions ni révoltes, mais à en tirer parti les suscitant à l’occasion, pour se légitimer en les écrasant, pour s’exalter et exalter la guerre sociale, en l’érigeant en révolution vraie pour la conservation et expansion du monde existant. Et ceux qui, depuis, ont le mot toujours à la bouche, c’est dans leurs rangs, au cœur du fondamentalisme de la contemporanéité postmoderne, que l’on trouve d’abord l’exaltation passionnée du futur présent intemporel et du quotidien retour de l’avenir en acte, soleil levant sans fin. Dans le vide du temps présent réel, mythes et rites du monde postnouveau se célèbrent sur le vieil autel de l’adoration du veau d’or, du dieu mondain unique qui veut que tout change en permanence, pour que rien ne change jamais. C’est en sautant dans le train en marche de la sainte trinité sans cesse renouvelée, Capital-État-Révolution, de l’innovation technologique culturelle à venir et qui a lieu, et qui régénère les institutions du vieux monde lui-même et rénove la planète, que le train fera halte sans faute aux stations du bonheur et du salut des hommes.

Mais il arrive que, bon gré mal gré, il faut vaincre sa pudeur ou sa paresse – pour, entre autres nombreuses choses, se réapproprier aussi les mots et le sens des mots, et, par leur biais, prendre acte des bouleversements en cours. Toute bonne allégorie philosophique du temps, ancien ou non, d’ici ou de là-bas, a ceci de bon : qu’au coin du feu des mots dits ou écrits, une aveugle et antique créature finit bel et bien par paraître à l’œuvre : vieille taupe ou prétendue ironie de l’histoire. Sur son métier dérobé, la hideuse fileuse ourdit sa toile et son étoile, et, sur le vaste tissu étoilé au fil des jours, apparaît le tableau des vicissitudes humaines, leur marche au tournant, au cap où le cycle s’accomplit à la manière de la révolution d’un corps céleste autour de l’étoile. Ciseaux et fuseau de la divine ouvrière apparaissent alors au grand jour, à l’œuvre, entre les mains noueuses des filandières du temps universel, et les Parques fabuleuses, plus anciennes et incréées que la nuit des temps, déroulent coupent et renouent les fils des heures et de la vie séculaire des hommes. L’histoire peut paraître (elle a souvent paru), du coup, à bout de souffle, revenir sur ses pas. Mais c’est pour rebondir. Délesté de son ouvrage antérieur aussi vieux et étendu que le monde, le métier de l’affreuse sorcière a repris haleine et reprend à ourdir sa toile – et l’histoire humaine son élan en avant. L’œuvre achevée est alors synonyme de début d’un cycle nouveau, et la révolution, bouleversante, est en cours, nouvelle et impossible.

Nouvelle, parce que, foncièrement, physiologiquement, différente. Révolution qui, dans les faits, sans la nommer, rappelle la révolution sociale entrevue en esprit par des socialistes du 19e siècle (et par des communistes du siècle dernier) réfléchissant sur la misère des masses européennes, mais gommée, depuis, de l’histoire sociale, d’une part par le mythe du suffrage universel, qui se perpétue, et d’autre part par le mythe jacobin (qui se survit) de l’avant-garde sauveur suprême, de l’efficience et qualité technique supérieures du pouvoir d’État révolutionnaire triomphant. Nouvelle car, à l’inverse, révolution de masse : sans commandants en chef, sans commandants tout court, sans grand timonier à la barre ; bouleversement anonyme, impersonnel, autonome, s’attaquant au colosse bifront (Capital-État) par en bas, par ses fondations d’argile et non par sa tête casquée, cuirassée, non tant au moyen d’actes d’une volonté héroïque concentrée et surhumaine que par des faits, à rayonnement diffus, du grand nombre, par les exigences de survie des grandes masses des misérables poussées par d’impérieuses nécessités humaines existentielles. Quantité devenant, de son propre mouvement, toute la qualité et rien que la qualité. De fond en comble.

Utopie ? chimère ? Chimère et utopie bien réalistes, bien ancrées dans le réel. Il suffit d’ôter le bandeau de ses yeux. Et de regarder, par exemple, la configuration du monde. Avant le partage colonial, unilatéralement décidé par l’Europe il y a 130 ans, la plupart des terres n’étaient pas divisées en États, c’est ce partage qui a décidé (fixé par deux guerres mondiales aussi sur le sol européen), et décide aujourd’hui plus qu’hier, du partage du monde entre États et du sort de la presque totalité des populations humaines, à tel point que ce ne sont pas les peuples qui légitiment les États, mais l’inverse. Prenez l’ONU. Un peuple sans État n’y est pas, en tant que tel, reconnu : pour l’être il lui faut se constituer en État reconnu. C’est un comble inouï dans l’histoire humaine. Prenons maintenant l’Afrique, continent du colonialisme par excellence. La tendance n’y est pas qu’en germe, c’est une lame de fond, un mouvement tellurique de l’histoire contemporaine qui abolit, en Afrique noire, les frontières existantes, géographiques et mentales, héritage du colonialisme triomphant. L’écart entre légitimité étatique (onusienne) et réalité des populations jeunes est insurmontable et croissant.

Venons à l’Europe, où les migrants ne débarquent qu’en faible partie. Cette parcelle d’humanité souffrante, réfractaire à la raison des États, a suffi, par sa seule présence, à mettre en crise les bases de l’unité européenne et à arracher le masque d’un faux humanisme. Depuis, le vent de folie des nationalismes y souffle à nouveau, ce pire fléau dévastateur de l’histoire de l’espèce humaine. Non contents des hécatombes sans fin en mer Méditerranée, les États européens préparent les conditions des holocaustes à venir, terrain d’élection des fortunes électorales de droite et de gauche. Les jeunes africains ne fuient pas seulement faims et misères, conflits armés et guerres économiques, ils fuient aussi les règles fixées par les anciens maîtres, ils fuient l’hétéronomie, l’absence d’autonomie. Ils sont, même ici, face à des sociétés vieillissantes, une forte jeunesse en révolution. Il faut donc les rayer du tableau de l’humanité, supprimer leur force en puissance, qui est de tenir dans le présent d’un seul pied, l’autre planté dans le sol de l’avenir : sol instable, mais autrement productif, potentiellement. Qu’ils perçoivent avec la lucidité de la volonté naissante et patiente. Car ils savent, dans le présent, faire spontanément la jonction entre hier et demain, hommes et femmes du présent plein et réel.

Edito du journal La voix des sans-papiers n°15, à retrouvez dans son intégralité ici VSP15

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