Angers : «Amalgame» menacé d’expulsion

Extrait du numéro 3 de La Voix des sans-papiers, 24 Janvier 2011

Sur une précédente réquisition (le «48»), voir le Journal de la Bourse du travail occupée, n° 13. Ci-dessous un article que le Cssp49 nous a fait parvenir sur l’occupation en cours au 237 rue Saint-Léonard, baptisée «Amalgame» par ses 57 habitants (demandeurs d’asile, sans-papiers africains, Rroms, sans-abri français) et sur la menace d’expulsion qui pèse sur eux.

«Amalgame» existe depuis septembre dernier. Une plainte a été déposée par la société parisienne propriétaire de l’immeuble. Des présomptions indiquent que la préfecture n’est pas étrangère à ce dépôt de plainte et à l’assignation en référé.

Une audience s’est tenue le 10 janvier, que la juge, à la demande de nos avocats, a reportée au 1er février. Ce procès contribue à resserrer les liens entre les habitants à travers leur mobilisation, nous avons maintenant ce répit pour les consolider.

L’internationalisme à «Amalgame»

Amalgame a ceci de remarquable que des communautés différentes y cohabitent et quelles y perpétuent une tradition née au «48», autre réquisition à caractère «international», dont les occupants furent expulsés le 23 avril 2009 par 150 gendarmes mobiles.

C’est à l’invitation de SDF français que des Rroms de Roumanie qui campaient aux bords de Maine dans des conditions intolérables sont venus s’y installer. Des demandeurs d’asile de la Corne de l’Afrique n’ont pas tardé à les y rejoindre. «Amalgame», donc, parce que cette réquisition préfigure une humanité non seulement européenne mais mondiale : de la nécessité commune, existentielle, de se loger naît la cohabitation, la coexistence internationale…

Ces faits locaux s’inscrivent dans un contexte social plus général, ils doivent être regardés comme des faits humains globaux. Qui peut nier que la crise du logement soit une constante de nos sociétés ? Les bailleurs privés et sociaux exigent de telles garanties pour la location d’un appartement, que toute une partie de la population s’en trouve exclue. Les SDF, en majorité des jeunes, vont d’intérim en CDD, du coup ils ne peuvent apporter que des cautions familiales jugées souvent insuffisantes. On en est arrivé comme cela à ce paradoxe social que de nombreux logements sont vides alors que plus en plus de personnes vivent à la rue.

La précarité du travail est devenue un mode de vie, et tout mode de vie nouveau demande des solutions nouvelles, y compris sur la question du logement. C’est ainsi que certains habitent des camions qui leur permettent de suivre les offres de travail saisonnier. D’autres vivent, par nécessité ou par choix, en yourtes et autres habitats précaires… Ils anticipent sur des bouleversements sociétaux accélérés par la crise.

Parmi les droits reconnus par l’Europe aux demandeurs d’asile, figure, en premier lieu, celui d’avoir un logement. Les CADA (centres d’accueil des demandeurs d’asile) disposent de 20.140 places en France, alors qu’il en faudrait plus du double. C’est que l’argent de l’État sert à expulser les étrangers, non à les accueillir, et que le «droit d’asile» est en fait devenu une fabrique de sans-papiers.

Les Rroms, suite à la politique discriminatoire du gouvernement français, ont été au centre de l’actualité sociale européenne en 2010. En France aussi l’indignation a été vive, mais les camps de Rroms continuent d’être évacués. Les mêmes qui, le 4 septembre dernier, s’indignaient de la discrimination des Rroms et manifestaient «contre le racisme d’État», sont souvent parmi ceux qui, en tant que maires, continuent de les expulser. Le drame des Rroms est d’être des Européens de seconde zone, ils n’ont, de fait, ni les droits reconnus aux autres Européens, ni ceux reconnus aux demandeurs d’asile.

Face aux pouvoirs locaux

Les discours et objectifs «humanistes» de la mairie de gauche d’Angers rendent un drôle de son creux devant l’action pratique menée. La mairie n’a eu de cesse de murer les immeubles inoccupés comme mesure préventive contre les gens à la rue pour les empêcher de s’y installer. C’est à sa demande que six de nos sept premières réquisitions ont été évacuées ; d’où il apparaît à quel point sa politique réelle est plus proche de celle du gouvernement de droite que de n’importe quel souci de relogement dans des conditions dignes. La mairie est allée jusqu’à assigner au tribunal des demandeurs d’asile, lors de l’occupation de la rue de La Rôe, et jusqu’à des SDF, à La Roseraie. Si elle ne cesse de pointer la responsabilité de l’État, c’est à seule fin de couvrir la sienne propre.

Le conseil général de droite en charge des familles continue de restreindre, quant à lui, le budget social du département Nulle envie, ici, d’intervenir dans la polémique budgétaire, mais il est notoire que ce qui plombe ce, budget est le non-remboursement par l’État des sommes dues au titre de I’ASE (Aide sociale à l’enfance), qui se chiffrent à plus d’une centaine de millions d’euros. Ainsi, le conseil général prive les personnes en situation précaire dont il a la charge de leurs maigres droits. S’il est vrai que le gouvernement orchestre le manque de moyens budgétaires à destination des conseils généraux, celui du Maine-et-Loire, plutôt que de s’en prendre à l’État qui lui doit de l’argent, préfère spolier de leurs droits les familles dans le besoin. C’est donc toute une filière cohérente qui descend des sommets de l’État jusqu’aux plus pauvres, et notamment les étrangers, pour leur faire payer la crise.

Le préfet est le représentant du pouvoir central, et ses obligations légales de loger les demandeurs d’asile ne pèsent pas lourd face aux ordres d’un ministre condamné pour propos racistes. Nos réquisitions ont pourtant abouti à des relogements, elles ont montré que malgré le manque voulu de moyens les solutions existent, quand c’est le rapport de forces qui l’impose.

L’orientation actuelle des préfectures est de «déléguer» aux associations caritatives les conditions matérielles d’accueil des demandeurs d’asile : les obligations légales de l’État dérivent ainsi vers la charité des associations agréées. En Maine-et-Loire, la préfecture a signé une «charte» avec ces associations pour cette prise en charge. Seuls les restas du cœur ont eu le courage de refuser ce piège et préserver leur autonomie. En effet, quel meilleur moyen de mettre en concurrence les Français pauvres et les demandeurs d’asile ? de susciter une espèce de «guerre des pauvres» et alimenter le racisme ordinaire ?

Et que dire de l’augmentation des contrôles, arrestations, intimidations policières contre les demandeurs d’asile, de la bienveillance des tribunaux administratifs et judiciaires envers de tels procédés… L’espace manque pour en faire le détail.

Tous ces pouvoirs locaux, dans leur ensemble, ne trouvent au final que la question financière pour excuser leur manque de volonté politique. Mais ce n’est qu’un mauvais prétexte. Les immeubles vacants, libres de toute utilisation, existent. Ils seraient beaucoup moins chers que les chambres d’hôtels louées par le conseil général, la préfecture ou la mairie pour pallier le manque délibéré de solutions à moyen et long terme. De plus, ils pourraient générer de la convivialité entre communautés, pour peu qu’on leur laisse une autonomie de gestion pour en faire des lieux de vie.

Mais c’est justement ce que les autorités ne veulent pas. Elles savent que leur pouvoir tient de leur capacité à diviser les populations pour les contrôler.

N’empêche, Rroms, SDF français et africains, demandeurs d’asile, se sont constitués en une petite «communauté internationale», à Amalgame, face aux pouvoirs existants. Derrière ce rapport de force en gestation, à travers l’organisation de la lutte, c’est la promesse et la richesse d’une vie collective embryonnaire qu’on voit pousser. Dans l’expérience d’Amalgame, si petite soit-elle, dans sa capacité de modification des rapports de force, on voit comment les rapports de lutte peuvent modifier les rapports sociaux, en créant des solidarités, car les solidarités se nourrissent des luttes communes. On voit comment ils peuvent préfigurer les bouleversements politiques à venir, et préparer, dans les faits, un autre devenir débarrassé des rapports d’exploitation et de domination existants.

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