Anzoumane Sissoko :  Fsm de Dakar, les collectifs de sanspapiers aussi seront présents

Extrait du numéro 3 de La Voix des sans-papiers, 24 Janvier 2011

Forum social mondial : le peuple sans État s’invite à Dakar

Pourquoi avons-nous décidé d’aller au Forum social mondial qui se tient à Dakar du 6 au 11 février 2011 ? Pour ne pas laisser le champ libre aux faibles forces des associations. Est-ce que ce que je veux dire n’est pas assez clair ? Voici un fait récent. Mercredi 29 décembre il y a eu une manifestation au ministère de l’intérieur pour dénoncer la mort de Mahamadou Marega, le sans-papiers malien tué au taser à Colombes. Une quinzaine d’associations avaient appelé à cette manifestation, elles étaient une petite trentaine de personnes. Nous n’étions pas parmi les signataires de l’appel, mais nous étions plus de trois cents. Est-ce clair maintenant ?

Ceci dit, je me hâte de préciser que c’est aussi grâce à l’aide d’une association, le CCFD (comité catholique contre la faim et pour le développement), que nous pourrons être présents au forum. Cette association a offert une double contribution de 4900 euros : aussi bien à I’ANT (association Nord Tambaoura), au Mali, pour le projet «caravane Bamako- Dakar», qu’à notre propre association Droits Ici et Là-bas, pour le projet «voyage Paris-Bamako et retour K, À elle seule, cette aide va couvrir une bonne partie de nos frais de déplacement. J’exprime ici, au nom de tous mes camarades et en mon nom propre, nos remerciements au CCFD-Terre Solidaire pour ce geste généreux et libéral.

Nous pensons partir d’ici une trentaine de camarades des collectifs de sans-papiers mais, à notre arrivée à Dakar, être en plus grand nombre. Comment ? Je vais m’expliquer.

À Bamako

Ce sur quoi il faut avant tout se fixer ce sont les buts de notre participation. Nous ne voulons pas être présents au forum en tant que tel, celui-ci nous intéresse eu égard à autre chose. Ce que nous voulons, c’est aller au-devant des populations. Car l’occasion nous est offerte, en convergeant sur Dakar, de toucher directement et de sensibiliser les populations d’une vaste région, le bassin du fleuve Sénégal, qui est la plus importante d’Afrique pour l’émigration vers la France.

Nous allons partir la dernière semaine de janvier direction Bamako, capitale du Mali, où d’autres Africains, anciens migrants expulsés ou nouveaux candidats à l’émigration ou simplement solidaires des migrants, vont affluer d’autres pays de l’intérieur ou de la côte du golfe de Guinée. Nous resterons quelques jours à Bamako, nous manifesterons pour attirer l’attention du chef de l’État, du gouvernement, du parlement, de toute la population malienne, sur la situation inhumaine qui est faite en France aux sans-papiers. Pour, plus généralement, dénoncer les graves conditions de pauvreté dans lesquelles sont tenues les populations d’Afrique de l’Ouest, conditions qui sont la cause première des migrations.

La caravane Bamako-Dakar

A Bamako, nous allons nous former en caravane et traverser, du sud vers le nord, puis vers l’ouest, d’abord la région de Kayes, au Mali, juste au-dessous de la frontière avec la Mauritanie (c’est par là que passent beaucoup de candidats à l’émigration pour rejoindre les ports atlantiques et les barques et pirogues qui les porteront vers l’Europe, au risque de leur vie), puis, au Sénégal, la région au nord de Tambacounda et le Sine-Saloum jusqu’à Kaolak. Cet itinéraire est très significatif, il s’agit de régions peuplées et endémiquement pauvres, elles sont les points de départ de plus de 80% des sans-papiers d’Afrique occidentale qui viennent en France.

La caravane Bamako-Dakar s’arrêtera dans les villages et les communes de ces régions. Cela permettra le contact avec ces populations dont nous sommes nous-mêmes originaires, et que nous avons déjà prévenues de notre passage ; le débat s’ouvrira forcément avec le personnel politique et administratif local. Nous ferons passer sur grand écran, à chaque étape, des Dvd illustrant la situation et les luttes des sans-papiers en France : leurs fils, leurs frères, sans droits, traités à l’instar des bêtes. Ce sera une occasion sans précédent, je pense que cela laissera une trace profonde dans les contrées traversées.

Peut-être d’autres gens, des jeunes, se joindront-ils à nous au fur et à mesure de notre avancée, peut-être arriverons-nous à Dakar en bon nombre, et peut-être alors la population dakaroise se joindra à nous pour manifester.

Dans Le Journal de Baudelique occupé on avait annoncé qu’un jour il pouvait y avoir, après la marche Paris-Nice, la marche Paris-Dakar. Je pense que notre caravane sera comme une répétition générale de ce qui se prépare. L’important c’est que l’esprit de Paris-Nice reste vivant parmi nous, l’important c’est que l’accueil des gens sur notre parcours soit aussi chaleureux qu’il le fut. Alors cet esprit-là ne pourra pas mourir.

À Dakar

Avant le Fsm, se tiendra, du 2 au 4 février, dans l’Ile de Corée, l’ancienne «île aux esclaves» en face de Dakar, l’Assemblée mondiale des migrants pour l’adoption d’une Charte mondiale des droits des migrants, élaborée et proposée par des migrants mêmes. Je sais que c’est une lutte de sans-papiers de Marseille qui fut, il y a quelques années, à l’origine de cette initiative. Nous prévoyons donc d’y être aussi, au moins vers la fin, car, en tant que migrants et sans-papiers, comptant dans nos rangs plus de 25 nationalités de tous les continents, nous avons à y apporter la parole globale et unitaire des sans-papiers de France en lutte pour la liberté de circulation et d’installation de tout être humain dans tout pays de la planète.

Mais la grande vitrine de Dakar ce sera, forcément, celle du Forum social mondial.

Notre voix, nos cris de souffrance, qu’ils retentissent dans les rues et les places de la capitale sénégalaise, ou devant l’assistance du forum, personne n’est plus que nous légitimé à faire entendre sa parole dans une assise mondiale «sociale» qui se tient en terre d’Afrique. En tout cas, pas les associations officielles de la «diaspora» africaine. Pourquoi ?

Avant tout parce que nous, les sans-papiers, par nos transferts d’argent, nous sommes, et de loin, la première source de survie des populations pauvres africaines, de celles mentionnées ainsi que de nombreuses autres. Sans notre travail, à nous les sans-papiers travaillant en France ou dans d’autres pays européens, des régions entières d’Afrique seraient depuis longtemps à l’article de la mort. Nous prendrons donc la parole, même si nous ne sommes pas officiellement invités. Et ce sera pour nous adresser en premier lieu aux hommes d’État africains, aux autorités nationales mais aussi locales, gouverneurs et maires, et puis aussi à cette diaspora résidant en France qui sera, elle, officiellement présente en nombre au forum. De cette tribune mondiale, nous dénoncerons ce fait que nous, les immigrés africains sans-papiers de France, nous sommes complètement ignorés des uns comme des autres ; nous parlerons tout haut pour dénoncer au monde ce fait scandaleux que, pour eux, c’est comme si nous n’existions pas.

La diaspora, elle parlera à coup sûr de droits humains et de ceux des migrants, et puis aussi de ceux des pauvres de ce monde. Je rappelle que nous, les Africains sans-papiers de France, nous avons été à la tête des deux plus grandes luttes des dernières années, l’occupation de la Bourse du travail de Paris et l’occupation des locaux de la Caisse primaire d’assurance maladie, rue Baudelique, toujours à Paris. Chacune a duré plus d’un an. La diaspora, ses associations, leurs hommes, leurs femmes, nombreux notamment à Paris, où étaient- ils ? Jamais on ne les a vus participer à nos manifestations, pourtant très fréquentes, très retentissantes, à travers les rues de la capitale française ; jamais (à part les dons de deux chanteurs et d’un entrepreneur) soutenir activement notre lutte de quelque manière que ce soit.

Quand on se fait fort de parler de droits de l’homme, n’est-il pas normal, primordial, de faire suivre les paroles des actes et d’être présents sur le terrain des luttes de ceux qui sont le plus privés de droits ? Sinon, le soupçon est légitime. Sinon, les belles paroles de ces privilégiés ne sont que façade, en définitive un artifice de pure forme, parmi d’autres artifices, pour maintenir leurs privilèges. En m’exprimant ainsi, je ne pense bien sûr pas aux seuls Africains privilégiés qui vivent en France souvent de prébendes ou d’autres revenus plus ou moins parasitaires (voire même prélevés sur les «aides au développement» des pays pauvres africains).

Un «peuple sans État»

Cette indifférence de la diaspora africaine bien lotie envers la grande faim des villages d’Afrique et envers les enfants d’Afrique envoyés en France pour nourrir leurs familles, n’a sa pareille que dans l’insensibilité des hommes d’État africains. Ce qui est plus grave encore, ça c’est clair, s’agissant de personnages publics pour qui le bien commun devrait être le but suprême.

Un exemple suffira pour faire comprendre. En mai dernier nous avons marché de Paris à Nice, plus de mille kilomètres, tout un mois, à pied. Nous l’avons fait pour attirer l’attention des chefs d’État africains réunis avec Sarkozy au sommet de la Françafrique à Nice, pour le cinquantenaire des indépendances. Nous voulions être reçus d’eux pour les sensibiliser à la situation dramatique des sans-papiers en France, et nous leur avions adressé à chacun, un mois auparavant, un courrier recommandé. Les accusés de réception nous sont bien revenus, mais les chefs d’État, tous sans exception, ont eu le courage et le cœur de ne pas nous recevoir. Personne ne nous a répondu non plus.

Voilà. Pour tous ces premiers personnages des anciennes colonies françaises, c’est précisément comme si nous, qui sommes parmi les forces les plus vives de l’Afrique d’aujourd’hui, nous qui portons partout dans le monde l’image de notre terre africaine, nous n’existions même pas. Or il est temps de se bien fourrer dans la tête une simple vérité : s’il est vrai que le pouvoir de régulariser les immigrés n’appartient sur son territoire qu’à la France, il n’est pas moins vrai que les pays africains ont, eux, sur leur propre territoire, le pouvoir de refuser les expulsions des immigrés sans-papiers. Cela est la chose la plus facile du monde à faire, il suffit que leurs consulats ne délivrent plus à la France ces fameux «laissez-passer» sans lesquels elle ne peut débarquer personne dans un autre État.

A ce propos, ce que surtout il ne faut jamais se fatiguer de dénoncer est cet autre grand scandale africain. Quand nous revenons dans nos pays d’origine, et notamment si nous sommes expulsés de France en tant qu’immigrés illégaux, les mauvais traitements qui sont alors notre lot n’ont rien à envier à ceux que nous fait subir l’État français. C’est une autre persécution et parfois plus acharnée, qui prend la relève. Je peux l’affirmer à la suite de beaucoup d’épisodes qui m’ont été rapportés. Mais aussi, sur un autre plan, par ma propre expérience personnelle, par les tracasseries qu’on m’a infligées lorsque, il y a maintenant plus de deux ans, après ma régularisation en France, je suis revenu dans mon village (région de Kayes) pour y inaugurer une école : une école financée par l’argent de sans-papiers de ma commune d’origine !

Je ne peux mieux exprimer ce que je ressens par rapport à l’État français qui nous fait la guerre, mais encore plus par rapport à celui de mon pays qui ne cesse de nous ignorer que pour nous malmener, que par ces mots nous les émigrés de la misère, nous sommes le peuple sans État du monde d’aujourd’hui.

Voilà, pour l’essentiel, ce que je vais dire à la tribune de Dakar devant l’assistance du Forum social mondial. Y aura-t-il d’assez bonnes oreilles pour m’entendre ?

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