Au SO de la Cgt, pas de grève pour le coup de trique !

(Extrait du n° 1 de La voix des sans papiers, 27 octobre 2010)

Ils sont une bonne dizaine, sans-papiers et «soutiens», autour du «journaliste» pour raconter ce qui s’est passé. D’autres ont été déjà entendus auparavant. Les tons sont vifs, et les discussions aussi. Alors que l’indignation est unanime dans les voix et peinte sur les visages, les appréciations varient quant au nombre d’agresseurs, allant de «cinq ou six» (quelques soutiens) à «une dizaine» (la plupart des sans-papiers) et jusqu’à «une vingtaine» (d’autres sans-papiers [«il y en avaient beaucoup, d’abord on a cru à une grosse bagarre entre manifestants»] et un soutien). Finalement un accord est trouvé : ce sera une dizaine. Voici leur récit. (Écrit ayant présent aussi celui d’une des victimes, Ben Lagren : son récit, accompagné de photos de l’agression et des agresseurs, est trouvable sur le net.)

Samedi 16 octobre. Manif nationale contre la réforme des retraites.

Deux bonnes centaines de sans-papiers de la Csp75 (coordination parisienne) ont manifesté, auparavant, de République à Bastille pour se joindre au rassemblement déjà programmé contre le projet de loi Besson sur l’identité nationale et l’immigration.

Place de la Bastille, ils ont pris position au pied de la colonne, ont déployé leur banderole pour la «régularisation de tous les sans-papiers» ; et ils clamaient, chantaient, tambourinaient leurs slogans : «on n’est pas dangereux, on est en danger!»… «sans-papiers, français, travailleurs, tous ensemble !». A l’approche de la manif pour les retraites, ils se déplacent et se rangent avec leur banderole le long du parcours, continuant à scander leurs slogans au son des tambours, soulevant les applaudissements, l’enthousiasme des manifestants qui défilent.

Comme le dit Drainé du collectif du 19e : «Les sans-papiers étaient présents en nombre, tout comme aux manifs précédentes, par solidarité avec les travailleurs français, certes, mais aussi parce que, travaillant en France, cette question des retraites les touche directement.» Environ deux heures se sont passées, et les sans-papiers vont sans doute se joindre au cortège pour marcher jusqu’à Nation (c’était, du moins, l’intention initiale).

Avez-vous lu le Journal du dimanche de ce samedi même ? Bernard Thibault y affirmait : «Il faut accepter la diversité des mouvements pour permettre l’ancrage de masse de la contestation». Voici, pour se conformer aux paroles de son secrétaire général, l’effort de compréhension qu’a fait, ce jour-là, le service d’ordre de I’Ud-Cgt 75.

Le SO fait son apparition subite, se range devant les sans-papiers, les repousse sous prétexte qu’il faut laisser de la place au déroulement de la manif. Les sans-papiers ne se laissent pas intimider, mais s’ils continuent à manifester, c’est désormais cachés, rendus invisibles derrière ce «cordon sanitaire» de gros bras Cgt. Cela les décide à se déplacer de quelques dizaines de mètres, pour qu’on leur laisse la paix.

Pas pour longtemps. Revoilà le SO qui revient à la charge. Tout autour, nombreux sont les manifestants qui protestent. Les injures fusent : collabos ! fascistes ! nazis !

Plusieurs sans-papiers, dégoûtés, amorcent un mouvement de recul vers le centre de la place (en fait, fatigués, ils partiront peu après). «On en a marre d’être traités comme des sous-hommes !», dit l’un. Un autre : «On est de toutes les manifs par solidarité, et voilà la récompense !». Et un troisième : «Ils continuent à nous faire payer l’occupation de la Bourse du travail !».

Des témoins enragent, les insultes redoublent. Et voilà que, soudainement, un groupe de jeunes soutiens est pris pour cible. En quelques secondes, ils sont une dizaine du S O à les cogner, coups de matraques, de bâtons : deux soutiens roulent par terre, des témoins interviennent, ils se font repousser violemment, les deux jeunes sont couverts d’ecchymoses sous la brutalité de la charge.

Le SO reprend sa place le long du cortège. Les témoins qui vont leur demander des comptes se font renvoyer par un candide : «Question de sécurité ! vous avez pas vu ? l’un d’eux allumait un engin incendiaire.» Rien que ça !…

«Le SO s’arrache alors de la place en bataillon groupé, d’un pas de brutes, déshonneur de cette Cgt !» Le soutien et témoin qui parle, ajoute ce commentaire : «Les deux jeunes ont trinqué, mais ce sont les sans-papiers de la CSP75 qui étaient visés. Pourquoi ? Parce qu’ils veulent défendre leur cause à leur manière, sans être chapeautés par un syndicat. Parce que la Cgt a sa « stratégie de lutte » pour les sans-papiers et dans cette stratégie ne sont pas prévues les luttes autonomes. Et puis, comme le disait un sans-papiers, c’est aussi que l’occupation de la Bourse du travail en 2008-2009 demeure pour la CGT une faute impardonnable, et qu’il faut continuer de punir. Mais, quelles que soient ses raisons (en ce moment où la CGT voudrait montrer à tout le monde qu’elle est aux commandes), ce qui est inacceptable, venant d’un syndicat statutairement en lutte contre l’exploitation des travailleurs, c’est le recours à la violence contre d’autres travailleurs, contre des sans-papiers qui sont les plus exploités des travailleurs. A la CGT, pour laver son honneur, ne resterait qu’une chose à faire : dissoudre ce SO de l’UD de Paris qui, samedi à la Bastille, est apparu encore une fois comme une milice de petits fachos au brassard rouge.»

Ce contenu a été publié dans Journaux, La voix des sans-papiers. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.