Camille de Vitry : «L’or nègre», deux chapitres inédits

Extrait du numéro 6 de La Voix des sans-papiers du 26 octobre 2011

Sadiola, la première mine d’or de la région de Kayes exploitée (depuis 1995) sur une base industrielle par des multinationales de l’or (lAMGOLD, canadienne, et ANGLOGOLD, sud-africaine, avec l’apport financier et la caution morale déterminante de la Banque mondiale), a, dès le début, montré l’envergure du système de pillage mis en place par ces multinationales appelées par le nouvel État malien après la «révolution de 1991» et le nouveau «Code minier» alors édicté: conditions de travail invalidantes et souvent mortelles pour les ouvriers, pollution généralisée des sols et des eaux par toutes sortes de déchets minéraux et chimiques, notamment le cyanure, «aide publique au développement» méthodiquement détournée de son but originel, anéantissement des populations et de leurs bases matérielles, sociales et culturelles, de survie…

En 2002 et 2003 la journaliste reporter Camille de Vitry a longuement séjourné au Mali et notamment dans la commune de Sadiola, tout à côté de la gigantesque blessure de la mine à ciel ouvert. Résultat de ce séjour et de ses enquêtes, un film-documentaire Le prix de l’or (diptyque « Les générations futures» et « la folie des hommes»).

Recueillant, entre autres témoignage, ceux des ouvriers et de la population locale, ce film a révélé l’enfer minier et social instauré, sous les auspices de la Banque mondiale et de l’État malien et de ses deux présidents successifs Alpha Omar Konaré et Amadou Toumani Touré, dans ce coin d’Afrique oublié du monde.

François-Xavier Verschave, l’auteur bien connu de la Françafrique, s’était vivement intéressé aux découvertes de Camille et avait entrepris, avec sa collaboration, de les intégrer dans un projet de publication (en parallèle avec son livre De la Françafrique à la Mafiafrique) sur la mine d’or de Sadiola, projet arrêté par une mort prématurée. C’est alors que Camille a pensé à prendre elle-même la plume, si bien qu’en 2009 a paru L’or nègre (éditions Tahin party, téléchargeable gratuitement sur htto://orez.kofele.org). livre que toute personne s’intéressant à l’exploitation des mines d’or de par le monde se doit d’avoir lu, et où il est montré entre autres comment les deux tiers environ de l’or de Sadiola s’envolaient, se volatilisant dans les soutes des avions des lignes intérieures maliennes affrétés par la SEMOS (Société d’exploitation des mines d’or de Sadiola), la société formée par les deux multinationales mentionnées (actionnaires à 38% chacune), par la Banque mondiale (6%) et l’État malien lui-même (18%).

Toutefois les deux derniers chapitres du livre avaient été refusés par l’éditeur et remplacés par un chapitre assez anodin, laissant penser que, au point final, Camille s’était fait prendre au piège des démarches et déclarations officielles. Impression fausse. Le texte intégral et sulfureux des deux chapitres est aujourd’hui lisible sur Facebook, accompagné de photos éloquentes (htto;//www.faœbook.com/note.ohnî saved&L&note ici-10150385674176187). Pour préparer ce numéro, La Voix des sans-papiers a demandé à Camille une contribution : les deux chapitres refusés sont publiés ci-après réduits en forme d’article et revus par elle, avec un supplément d’interview.

À Sadiola, début 2009, la seconde phase de l’étude épidémiologique est enfin restituée. La SEMOS m’invite tous frais payés (!) à l’atelier organisé pour cette occasion… J’y vais.

Je consacre la première journée à visiter les fondations Partage et Pour l’enfance à Bamako. Pourquoi ces visites ?

Parce qu’en 2003 j’appris que Mme Samaké – l’épouse de Samaké, «actionnaire caché» (Verschave) et vrai directeur de la SEMOS – travaillait à Bamako pour la société en charge d’affréter les vols quotidiens depuis la mine de Sadiola, et aussi pour la fondation Partage dans la même période.

Ces premières Dames-en-Or

Aussi humanitaires l’une que l’autre, ces fondations jumelles furent créées en 1995 par les premières dames du Mali, épouses des présidents de la république successifs depuis la chute, en 1991, du président Moussa Traoré : madame Alpha Omar Konaré et madame Amadou Toumani Touré.

C’est justement en 1995 que Sadiola entre en production.

Nous soupçonnons fortement ces fondations d’être des machines à blanchir l’argent sale de l’or du Mali. Leur statut même leur permet d’ouvrir en une semaine un compte dans un paradis fiscal quelconque, d’y gérer des fonds opaques de façon tout aussi opaque.

Leurs sièges sont incroyablement luxueux : immeubles modernes et mobilier superbe – étonnant contraste pour des organismes chargés de secourir la crasse misère du monde ! Le courageux jeune fils de Sambala, premier adjoint à la commune de Sadiola, m’accompagne. Nous nous présentons avec un discours de circonstance :

«Créé nouvellement, le réseau OREZ – organisation des ressortissants à l’étranger des zones minières – a pour vocation d’étendre l’exemple de Sadiola à d’autres populations minières de par le monde. Nous cherchons des fonds pour développer notre activité et voudrions nous inspirer de votre propre réussite. Vous-mêmes, comment avez-vous fait au début pour financer votre fondation ?» Réponse : de lourds non-dits éclairés de quelques gaffes. Les gars se mordaient la bouche pour ne pas citer les opérateurs miniers, mais c’est sorti quand même.

D’ailleurs à quelques mètres de la fondation Partage, un grand panneau : «Attention aux enfants, sortie d’école. Don de : Anglogold Ashanti».

Où les miniers se substituent à l’État défaillant…

Il faut noter que cette fondation était en germe dès les années 1980, c’est-à-dire sous Moussa Traoré : une infrastructure déjà conçue pour le blanchiment des revenus occultes des mines après Moussa ?

Fâcheuse habitude, dans les années 1980 l’État malien récupérait 100% des dividendes miniers – sous le règne du dictateur Moussa Traoré…

100% des dividendes, c’est probablement la raison de sa chute.

Révolution… minière

En 1991 émeutes et révoltes secouent le pays. La jeunesse étudiante marche à travers Bamako. Les soldats ouvrent le feu. Jeunesse sacrifiée…

Le chef de la garde personnelle du dictateur le renverse : formé en France, Amadou Toumani Touré organise des élections qui portent «démocratiquement» au pouvoir Alpha Oumar Konaré.

Ce dernier assouplit la législation minière jusqu’aux pauvres 20% au maximum légal que récupérait encore récemment l’État malien sur les ressources du pays. Grâce à la chute de Moussa, l’État se dépouille brutalement de ses dividendes.

Aux deux mandats présidentiels d’Alpha Oumar Konaré succèdent les deux d’Amadou Toumani Touré. Les exploitations minières battent leur plein. Le peuple souffre.

Au final, la spoliation exemplaire de l’or du Mali – et d’autres gisements d’Afrique occidentale révélés par cette ruée vers l’or. Un braquage de très haut vol ! Banque mondiale, gouvernements complices, opérateurs miniers, barbouzes, marchands d’armes, dans une ronde infernale raclent jusqu’au dernier grain d’or de ces terres maudites…

Le surlendemain, au Sahel Club de Sadiola, se tiennent l’atelier et la restitution des résultats de l’étude épidémiologique. Sans surprise, ils sont excellents. Les seules pathologies «minières» affectant les populations semblent être les maladies respiratoires liées aux poussières.

C’est pourquoi cette étude a duré 6 ans : dans un premier temps, on constate, on jugule les causes des très nombreuses fausses couches provoquées chez les femmes dans six villages proches de la mine – neutralisation du cyanure dans les boues de Sadiola depuis 2003 [depuis le reportage de Camille et le passage calamiteux au traitement du minerai sulfuré nécessitant six fois plus de cyanure], rigoles étanches autour des installations de Yatela établies en 2004… (J’ajoute, concernant Yatela [village au bord du marigot, avec 80% de fausses couches], qu’il s’agissait aussi, pour les exploitants, de récupérer l’or qui s’enfuyait à la saison des pluies en ruisselant des tas de cyanuration à ciel ouvert vers le marigot voisin… quel gâchis !…) ; dans un deuxième temps, on effectue un suivi des grossesses. Dès lors le taux de fécondité est normal sur l’ensemble de la commune. Conclusion : des résultats très satisfaisants.

Des membres du gouvernement malien souhaitent répandre ces ateliers de concertation sur les autres sites miniers. Également, des représentants d’ÀNGLOGOLD et lAMGOLD sont présents pour divulguer « l’exemple de Sadiola» au sein de leurs entreprises…

Je n’aurais jamais osé rêver de tels résultats en 2002 !…

Supplément

Comme je l’ai dit dans mon livre, ces ateliers de concertation se répètent annuellement à Sadiola depuis 2003. Les populations y exposent leurs craintes et leurs espoirs. Les exploitants ont mis en place un système de prêts par micro-crédit afin d’aider les villageois à développer des activités «pérennes» – par exemple une boutique au bord de la route, une fabrique de savon, un garage… Cela fonctionne plutôt bien, chacun y trouve son compte.

Chacun y trouve son compte… En clair cela veut dire : des comptes minuscules pour quelques villageois et des comptes gigantesques pour les exploitants, pendant que continue la destruction des bases sociales et culturelles des premiers. Ne trouves-tu pas qu’alors le compte n’y est pas et que le microcrédit n’est, en l’espèce, au bout du compte, qu’une énorme arnaque à peu de frais, une forme de corruption subtile des populations 1

Tout à fait. C’est cela… Ces petits commerces survivront-ils au départ programmé des sociétés minières ? – Double arnaque, donc…

Toujours dans le coin, les GIs étaient déjà durablement implantés en Afrique de l’Ouest quand j’écrivais mon livre. Au Mali, les Touaregs se rebellaient une fois de plus, les trafics d’armes se multipliaient aux frontières. En Mauritanie, un coup d’État militaire renversait le pouvoir. Sous le couvert de la «lutte contre terrorisme», les États-Unis équipaient et formaient déjà l’armée malienne – en concurrence avec la France ne voulant pas abandonner son pré carré et équipant également encore cette armée.

À l’ouest, au Sénégal, sur la même veine aurifère que Sadiola, à Kédougou, éclataient des émeutes autour de l’implantation de nouvelles exploitations ; émeutes durement réprimées. Trois morts, des dizaines de blessés, de nombreux emprisonnements…

Quelques mois après la parution de mon livre, toujours sur cette même veine aurifère, au Mali cette fois, à Loulo, éclatent aussi des émeutes.

Cette mine de Loulo, inaugurée en 2005, exploitée par la société SOMILO, financée par des fonds entièrement privés – avec cependant l’État malien acquérant ses 10% d’actions supplémentaires (!), en sus des 10% de plein droit à l’ouverture de toute exploitation sur le sol malien… Cette mine… pour toute précaution environnementale, un gigantesque panneau, « Interdiction de filmer», barre son entrée gardée par des vigiles en armes, mitrailleuses et treillis militaires, les mêmes que lors du conflit en Afrique des Grands Lacs… L’impression est d’être en face d’une milice congolaise !

À Loulo comme à Tabakoto – deux exploitations jumelles au sud de Sadiola.

À Loulo, le signal fut donné par les femmes… Elles marchèrent sur la mine avec leurs enfants. Mon sentiment, en tant que femme, et ayant moi-même révélé le problème des fausses couches de Sadiola (sujet tabou s’il en est chez les populations de cette zone minière), est que les motifs ne se résument pas à ceux dont a parlé la presse : conditions de travail et non-embauche de la main-d’œuvre locale. Les fausses couches que déjà subissaient très probablement les villageoises à cause de la contamination des eaux de boisson par les produits de traitement et notamment le cyanure, voilà le motif qui dut faire bouger d’abord les femmes !

Devant la mine les attendait l’armée malienne. Les soldats tirèrent, poursuivirent les femmes et les enfants à travers les villages… Des dizaines de blessés et de viols, des centaines d’emprisonnements, pendant des mois, sans jugement…

En Occident, un faisceau de solidarité se forma pour obtenir la libération des prisonniers, pour venir en aide à ces populations sinistrées par l’État.. Remèdes éphémères. Le vrai travail reste à faire pour guérir les plaies profondes de cette terre maudite par ses richesses.

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L’exploitation de la mine a drainé un afflux massif de population : mineurs (souvent célibataires), camionneurs, hommes en quête de travail – d’où la dégradation des mœurs de notre commune, la démultiplication de la prostitution professionnelle ou occasionnelle. En conséquence, la propagation alarmante du VIH dans notre région.

Ces ouvriers travaillent dans des conditions dangereuses : conduite de véhicules vétustes, respiration permanente de poussières, exposition aux émanations toxiques des produits de traitement. Nous constatons le décès ou l’invalidité de dizaines d’ouvriers de l’exploitation. L’extraction du minerai comme la circulation de véhicules de fort tonnage sur la route Sadiola-Kayes, non bitumée, génère des poussières très importantes en particules respirables, chargées d’arsenic, plomb, cadmium, antimoine. Le minerai est traité au cyanure utilisé par dizaines de milliers de tonnes, et rejeté dans le bassin de boues de Sadiola dépourvu de tout revêtement ou, pour l’exploitation annexe de Yatela, revêtu d’un film plastique sans aucun contrôle des eaux de surface ou souterraines.

Nous constatons de nombreuses fausses couches et décès d’enfants en bas âge dans les villages les plus exposés lors des débordements des bassins à boues.

Nous constatons la perte de cheptel ovin et bovin, la perte de terres cultivables, la violation de nos sites sacrés.

Nous sommes préoccupés du drainage acide minier généré par l’extraction de minerai sulfuré depuis 2002, provoquant à moyen et long terme l’infiltration de métaux lourds jusqu’aux nappes phréatiques.

L’eau, l’air et la terre de Sadiola sont menacés. La survie de notre population est menacée.

Aujourd’hui se profile la calamité écologique sur notre région. Demain, qu’en sera-t-il de Sadiola ?

Enfin, les exploitations minières se multiplient sur le Mali. À Syama, aujourd’hui désaffectée, les populations meurent tout doucement de maladies non diagnostiquées. Les eaux souterraines et les eaux de ruissellement sont polluées. Les mines de Morila, Loulo sont entrées à leur tour en production. Les explorations se poursuivent intensivement sur tout le territoire malien…

Le maire de Sadiola, Forum des peuples de Sidiby, 3 juin 2003 (extraits)

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[NOTE de Sissoko sur la chute de Moussa Traoré. Je me souviens de la révolution de 1991, elle ne fut pas que le fait de la capitale ; à 400 kilomètres de là, près de Loulo, je travaillais à l’orpaillage traditionnel ; des ouvriers de la mine tuèrent un soldat-policier, symbole de la dictature ; ils voulaient, par leur geste, signifier leur soif de libération. Je me souviens d’une dictature véritable qui imposait aux villages le travail forcé au profit des dignitaires du régime ; pour ceux qui résistaient, une seule issue, la prison sans autre forme de procès. Malheureusement, aujourd’hui la situation du peuple est telle que beaucoup regrettent le temps du dictateur.]

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