Caravane Bamako-Dakar :

Les collectifs de sans-papiers aussi ont été présents ! (mars 2011)

La voix des sans-papiers n° 4 – 29 mars 2011

 Dès le 25 janvier, premier jour de notre présence à Bamako, nous sommes tombés en plein dans les discussions et controverses entre les différents participants à la caravane. Discussions concernant notamment les actions à mener afin de donner le plus de retentissement public aux buts pour lesquels la caravane a été proposée et organisée : libre circulation des personnes et ouverture des frontières ; suppression de l’agence européenne FRONTEX chargée de la surveillance des «frontières extérieures» de l’Union Européenne.

Initiateur et organisateur de la caravane, le réseau Europe-Afrique-Interact, créé en 2009, est composé essentiellement d’«activistes du Mali, de l’Allemagne, de l’Autriche et de la Hollande». Fin 2010, les groupes maliens participants étaient une dizaine, parmi lesquels il faut citer au moins le MSV, mouvement des sans-voix, et l’AME, Association des Maliens expulsés. Cette dernière est la correspondante africaine du réseau. [Voir site: http://www.afnque-europe-interact.net/]

En partant de Paris, notre dessein était de nous joindre à cette initiative mise en train par d’autres, mais en gardant un degré d’autonomie qui restait à définir. En participant à ces discussions, il nous a été clair que nous étions en présence d’un «rassemblement» représentant comme deux «tendances», une plus modérée et plutôt «légaliste», l’autre plus «radicale». Il vaut mieux le dire une fois pour toutes, cette divergence a traversé les participants et accompagné la caravane pendant tout son parcours, elle s’est manifestée à chaque fois qu’il a fallu prendre des décisions d’action, selon des clivages mobiles et assez imprévisibles.

Une fois sur place, nous avons donc eu la confirmation, encore une fois, de la justesse de la démarche autonome des collectifs de sans-papiers et avons décidé d’être à la fois autonomes et partie prenante de la caravane. Autonomes, à la différence des autres groupes, avant tout pour notre logistique (par exemple nous avons loué nous-mêmes notre bus), et puis par la proposition d’actions spécifiques que nous avons en tout cas (acceptées ou non par les autres) menées nous-mêmes. Partie prenante, pour la participation aux discussions, initiatives et actions communes.

Il faut ajouter que d’autres groupes ou individus se sont joints à la caravane, soit avant le départ soit pendant le parcours. Rappelons ici au moins l’ARACEM  (Association des refoulés d’Afrique centrale au Mali) et des membres africains et européens du CADTM (Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde). Enfin, de nombreux jeunes de différents pays d’Afrique et d’Europe qui ont eu connaissance de l’initiative par internet. Si bien que, au départ de Bamako nous étions une dizaine de bus (pas loin de 500 personnes) et, à l’arrivée à Dakar, une petite quinzaine (à peu près 700 personnes). Dans notre bus, par exemple, nous étions 51 passagers : les 24 de la délégation, plus deux sans-papiers expulsés, quelques sympathisants qui se sont mobilisés à nos côtés à Bamako, quelques proches des membres de la délégation, et les treize musiciens de l’orchestre embauchés sur place pour animer nos actions et nos arrivées dans les villes du parcours.

Bamako

Dès le jour suivant nous avons reçu le baptême du feu. Et quel baptême !

Un des objectifs de notre expédition africaine était de solliciter les ambassadeurs français, d’abord au Mali, puis au Sénégal, pour qu’ils interviennent auprès des consuls français afin que ceux-ci délivrent des visas à des sans-papiers expulsés de France. Cet objectif devait être comme un symbole de la prise en compte politique de nos revendications, et il avait été annoncé à ces ambassadeurs (ainsi qu’à d’autres dans d’autres pays d’Afrique occidentale) par lettres envoyées par la valise diplomatique.

Contre l’avis d’autres groupes, notamment de l’AME, nous prévenant du danger d’improviser un rassemblement non autorisé par la police malienne, nous nous sommes réunis à une vingtaine d’entre nous au marché tout proche de l’édifice de l’ambassade et du consulat français. De nombreux participants à la caravane se sont joints à nous et, tous ensemble, nous avons bougé pour nous approcher de l’ambassade distante d’une centaine de mètres. Notre présence bruyante, notre nombre et nos mouvements ont attiré l’attention de la population locale, dont une partie s’est jointe à nous, surtout des enfants qui se sont placés en première ligne en criant avec nous nos slogans et en chantant nos chants. C’est donc une foule d’une certaine importance, en tout cas assez inhabituelle (sans doute deux cents de personnes), qui s’est rassemblée devant l’ambassade pour demander un rendez-vous avec l’ambassadeur afin de lui exposer nos revendications et lui remettre en mains propres le dossier d’un expulsé malien. Sur ces entrefaites, le cas d’un autre expulsé nous a été soumis sur place, si bien que nous avions deux dossiers à présenter et à défendre.

 Sur la voie publique il y a eu diverses prises de parole, dont les nôtres. Pendant cela, un gros contingent de CRS maliens est arrivé sur les lieux. Ces prises de parole terminées, et alors que nos responsables discutaient avec un policier de l’ambassade pour le rendez-vous avec l’ambassadeur, un deuxième commandant a surgi à côté des CRS en donnant l’ordre : «Dégagez- moi ces gens-là !» (textuel). L’attaque a été immédiate, sans sommation ni autre forme d’avertissement. Les CRS ont foncé sur nous, nous ont violemment chargés à grands coups de matraques et renfort de gaz.

À cet endroit, la rue est large et les voies de circulation sont séparées par un mur faisant barrière, comme dans les autoroutes. Un certain nombre d’entre nous ont été poussés et renversés au-delà par le recul du rassemblement sous le déchaînement de la charge, mais la plupart nous étions acculés contre ce mur. Nous étions donc tous une cible facile pour ces hommes puissamment cuirassés : ce qui nous a surtout frappés, c’est le caractère méthodique, discriminatoire, du matraquage, qui ne visait que les noirs, cherchant soigneusement à éviter les blancs ; cela a été tout à fait évident lorsque plusieurs de ceux-ci ont voulu s’interposer, les bras et les matraques des flics les dépassaient pour aller frapper les noirs derrière eux.

Rien que dans notre groupe d’une vingtaine de personnes (une dizaine, comptant les seuls noirs) il y a eu trois blessés. Heureusement sans besoin d’être hospitalisés. Mais nous ignorons ce qu’il en a été des autres et notamment de la population civile noire, impliquée aussi dans ce véritable passage à tabac.

Ce rassemblement et sa conclusion violente ont soulevé beaucoup de discussions à l’intérieur de la caravane, de la part des partisans de la participation aux seules manifestations autorisées, mais sans qu’une position commune soit trouvée. Il est toutefois vrai que, par la suite, nous n’avons plus été inquiétés par les forces de police, ni au Mali ni plus tard au Sénégal.

Nous sommes revenus à l’ambassade (une petite délégation de quatre personnes) quelques jours plus tard. Deux seulement d’entre nous ont pu franchir les grilles d’accès, mais sans obtenir, encore une fois, de rendez-vous. Finalement, tout ce que nous avons pu obtenir c’est de déposer notre requête concernant les deux expulsés. On nous a dit qu’on nous rappellerait, mais il n’y a pas eu de suites à ce jour.

Le lendemain, il y a eu une manifestation de toute la caravane dans les rues de Bamako. Départ de la Maison des jeunes (où s’était tenu un débat entre toutes les associations et tous les groupes présents dans la ville), à destination de la Maison de l’Europe, siège de plusieurs institutions européennes, pour dénoncer la politique européenne d’immigration et ses graves violations des droits de l’homme les plus élémentaires. À cette occasion tout s’est passé dans le calme.

Nioro-du-Sahel

FRONTEX, l’agence européenne déjà mentionnée, est la première responsable de la chasse aux «migrants clandestins» (futurs «sans-papiers») dans le but de les refouler le plus loin possible du territoire de l’Europe. Elle intervient non seulement aux frontières européennes, mais bien au-delà. Elle est, par exemple, directement responsable, par la chasse à l’homme systématique qu’elle pratique au moyen de sa flottille maritime et aérienne, des dizaines de milliers de morts «naufragés» en Méditerranée ou près des côtes de l’Afrique occidentale atlantique et des Iles Canaries. Elle intervient aussi sur le territoire et aux frontières des États non européens ayant souscrit avec l’Europe des accords d’«externalisation des frontières». C’est notamment le cas de la Mauritanie pour ce qui concerne sa frontière avec le Mali, pays qui n’a pas signé de tels accords.

Nioro est, au Mali, la ville-préfecture la plus proche de cette frontière mauritanienne devenue, au cours des années, le principal point de passage pour les migrants de l’Afrique intérieure et centrale vers les côtes de l’Océan en tant qu’étape obligée vers l’Europe, et donc, sous cet angle, l’ultime frontière sud de la forteresse européenne.

C’est dire combien cette frontière juste au nord du trajet Bamako-Dakar que nous avions à parcourir, est devenue aussi, pour des associations maliennes telles que l’ARACEM, l’AME,  les sans-voix, et pour les collectifs de sans-papiers, un symbole fort et très concret de la domination policière exercée par le Nord sur le Sud du monde.

Donc, hors de question pour tous les caravaniers qu’un de nos objectifs prioritaires ne fût pas l’organisation d’une manifestation contre FRONTEX à proximité de cette frontière et pour demander l’arrêt immédiat des expulsions de la Mauritanie vers le Mali, expulsions visant de fait non seulement des Maliens, mais tout ressortissant de n’importe quel pays d’Afrique noire. Cette revendication, en ce lieu, était particulièrement prégnante aussi à cause de la mort de deux refoulés, survenue à Nioro dans des circonstances peu claires, mais sûrement à cause de leur état d’épuisement, d’abandon, de dénuement.

Le 27 février, dans l’après-midi, après la manifestation à la Maison de l’Europe, nous voilà donc partis à environ deux cents (chaque groupe ayant dépêché une nombreuse délégation ; la nôtre, prise en charge pour une fois par les organisateurs, étant de huit personnes), nous voilà donc partis de Bamako pour Nioro. Où nous avons manifesté le lendemain, suscitant l’attention et l’intérêt de la population locale.

Mais, s’arrêter à Nioro, à une soixantaine de kilomètres  de la frontière? ou bien continuer et aller manifester à cette frontière même, au point chaud de Gogui ? Voilà la question ; et sur cette question les discussions se sont engagées et ont duré une bonne partie d’une des nuits passées à Nioro.

Les «légalistes», AME en tête, ont tout fait pour nous dissuader de faire le déplacement, mettant en avant jusqu’à l’épouvantail d’Al-Quaïda le long de la route de Nioro à Gogui et à la frontière mauritanienne. Puis, devant la fermeté de notre résolution, pour nous faire accepter une escorte de police. Ce que nous avons bien sûr refusé : aller manifester contre une frontière militarisée et les pratiques d’une police, sous la protection militaire d’une autre police, c’était insensé !

Le lendemain nous nous sommes donc divisés en deux, car les «légalistes» ont si bien réussi à travailler sur les peurs, que moins d’une centaine de personnes (dont notre délégation au complet) étaient présentes dans les bus au départ pour Gogui. Mais c’est le plus tranquillement du monde que nous avons fait ce voyage et qu’ensuite nous avons manifesté à la frontière.

Kayes et Tambacounda

 Le 29, nous sommes tous rentrés à Bamako, ceux de Gogui aussi bien que ceux restés à Nioro. Les deux jours suivants ont été consacrés aux comptes rendus de l’expédition dans ces deux villes, aux interviews par les médias (à noter celle, qui a duré deux heures, donnée à la radio Kayira, la plus importante du Mali après la radio gouvernementale), et enfin à des rencontres avec différentes autorités.

Mais le mardi 1er  février est vite arrivé. Branle-bas général. C’est le jour fixé pour le départ de la caravane. La traversée en bus jusqu’à Dakar commence, première étape Kayes, une des villes les plus importantes du Mali et, parmi celles-ci, la plus proche de la frontière sénégalaise.                    

Disons-le une fois pour toutes, pour éviter d’être trop répétitifs là-dessus. Pendant tout le voyage de Bamako à Dakar, et à Dakar même, notre bus (nous ne parlons ici que de nous-mêmes, car nous étions, comme nous l’avons dit, autonomes quant à notre logistique, et par exemple logés chez des familles de sans-papiers), notre bus et notre groupe, par notre orchestre, nos appels et prises de parole au mégaphone, nos animations, nos tee-shirts, notre journal, etc., ont soulevé, partout où nous sommes passés, le plus vif intérêt, voire l’enthousiasme des populations que nous avons touchées.

Nous arrivons donc à Kayes – mais pas avant 3h30 du matin. Le départ de Bamako, prévu à 9 heures, ne s’est fait qu’après 13 heures, à cause du retard accumulé par des délégations venant des pays de l’intérieur de l’Afrique.

Arrivés à 3h30… mais pas question, pour nous, le matin, de rester dormir. Ce n’est pas pour dormir que nous sommes là ! nous ne sommes pas venus en vacances ! Sissoko veille, pas de discussions possibles. A sept heures, tous sur pied ! pour, à neuf heures, partir en manif autonome, direction la Maison des jeunes où d’autres caravaniers nous attendent. C’est lourd, il est vrai, c’est même très fatigant, les imprécations, l’irritation fusent sur Sissoko, mais, une fois en train, l’écho soulevé dans les rues, à chaque fois, par notre mobilisation au nom du «ministère de la régularisation de tous les sans-papiers», nous récompense de toute fatigue et du manque de sommeil, nous réconcilie avec notre infatigable «porte-parole».

Cette fois-ci, une trentaine de personnes, au départ. Musiciens et tamtams en tête, et quelques-uns d’entre nous se relayant au mégaphone pour expliquer dans les langues locales les raisons de la manif. Sur notre passage, du monde se joint à nous, puis, au marché, à mi-route, on ne compte déjà plus les enfants et les femmes qui nous rejoignent et nous accompagnent. Une école entière, proche du marché, sort de ses classes, les élèves nous suivent. Bref, c’est une grande foule qui arrive à la Maison des jeunes !

Là, il y a eu des prises de parole dans différentes langues, européennes aussi bien qu’africaines. Puis des ateliers avec d’autres caravaniers sur les motifs et revendications de la caravane et les luttes des sans-papiers, avec la participation des jeunes présents et d’autres personnes ayant suivi notre manif.

En quittant la Maison des jeunes, nous revoilà en marche : nouvelle manif dans les rues et jusqu’au stade, où rendez-vous est donné aux caravaniers pour partir au Sénégal, à Tambacounda.

Nous arrivons dans cette ville à une heure du matin au lieu de huit heures du soir comme prévu. La famille d’un sans- papiers, chez qui nous sommes attendus pour l’hébergement, a même tué un mouton en notre honneur, c’est à regret que nous ne pouvons pas nous mettre à table en bonne compagnie, il est trop tard pour faire la fête. Mais nous ferons honneur au mouton à notre réveil, au petit déjeuner du matin, avant notre nouveau départ. Et, cette fois-ci, un départ bien avant l’heure. Pour Kaolack.

A Tambacounda une manif de la caravane et des ateliers étaient prévus… Mais, en entrant au Sénégal, les puces maliennes des portables ne fonctionnent pas, il faut acheter des puces sénégalaises, personne ne nous avait prévenus (et pas mal d’autres caravaniers ne le savaient pas non plus). Les numéros que nous appelions ne répondaient pas, puis, sur une fausse information passée sur le portable de quelqu’un qui avait une puce internationale, nous avons cru que manif et ateliers étaient annulés, que les autres étaient déjà sur la route de Kaolack. Au contraire, c’est nous qui sommes partis en toute hâte tandis que les autres se préparaient à manifester dans Tambacounda !

La caravane y était dispersée à différents endroits, et ce qui nous est arrivé à cause de ce problème de puces est arrivé aussi à d’autres, peut-être bien à la moitié des caravaniers, qui sont ainsi allés de l’avant comme nous pour rejoindre ceux qui, en réalité, étaient encore derrière nous.

Kaolack

Nous sommes arrivés à Kaolack dans l’après-midi et là nous avons appris notre méprise. La manifestation et les ateliers se sont bien tenus à Tambacounda, mais en notre absence ; et la moitié de la caravane y était encore.

Pour ne pas demeurer en reste, dès notre entrée en ville nous revoilà dans les rues. Cinquante personnes toutes habillées pareil, hautes en couleur, avec nos tee-shirts bleus (inscription sur le devant, sur fond de dessin géographique Paris-Bamako- Dakar : «Forum social mondial de Dakar : sans-papiers présents !» ; au dos : «Paris-Bamako-Dakar : liberté de circulation»), nos gilets orange («Liberté de circulation») et nos casquettes jaunes («DlEL»), et avec nos musiciens en tête habillés pareil eux aussi : nous étions bien visibles, bien audibles, et une fois encore nous avons attiré l’intérêt le plus vif de la population. Nous nous sommes rendus ainsi en manifestation jusqu’au lieu d’hébergement, là où devaient se tenir les activités du jour suivant : les ateliers du «forum des luttes féministes africaines».

Le reste de la caravane est arrivé le soir, qui a été consacré en partie à la préparation des ateliers du lendemain avec les femmes déjà présentes sur place. Les ateliers ont été ouverts le 4 dans la matinée, en la présence du gouverneur et du maire, après un spectacle de danses africaines.

Le forum féministe de Kaolack, venant avant Dakar (où, de plus, les femmes n’auront pas beaucoup d’espace de parole), a été, d’après Simone, comme une sorte de «contre-forum», ce qu’avait déjà été en partie la marche même de la caravane, vu en particulier ses mots d’ordre (absents du Fsm) sur l’ouverture des frontières et la régularisation de tous les sans-papiers. De l’avis de tous, en effet, la caravane et les ateliers de Kaolack ont été bien plus intéressants que le forum social même de Dakar.

 L’importance toute particulière de ce forum des femmes est montrée par la simple énonciation des thèmes de la première phase d’ateliers, les seuls tenus effectivement («situations et luttes des femmes au nord et au sud ; impacts de la dette sur la vie des femmes africaines ; diversité des féminismes ; droits des femmes et leur accès à la justice ; accès des femmes aux ressources : terre et souveraineté alimentaire»), mais avant tout par la qualité et l’intensité des débats dont ont été capables ces femmes en lutte, venues surtout d’Afrique, mais aussi d’autres continents, apporter leurs témoignages sur la condition féminine.

Les soirées du 3 et du 4 ont aussi été consacrées à des animations culturelles sur le lieu même des ateliers. Animations en deux phases : une première théâtrale, avec des saynètes du folklore national par différents groupes locaux et venant d’autres pays (surtout des femmes), puis une musicale avec chants de griottes et griots sur les thèmes de la femme et de l’émigration. Forte et remarquable présence et participation de la population de Kaolack.

Le lendemain 5 février, nous avons fait une manifestation tous ensemble, manifestation autorisée, grande sans doute pour cette ville, peut-être deux milliers de participants.

Il n’est pas sans intérêt d’apporter ici, dans le corps même de l’article, le témoignage d’Odile : «Kaolack, 5 février. Manifestation des femmes. 7 h 30, tout le monde debout !… Annonce tonitruante : rassemblement de tous les groupes de la caravane à la Sécurité sociale pour la grande marche des femmes dans Kaolack. Comme d’habitude, la manif s’ébranlera deux heures plus tard à 11 h bien sonnées… Je rejoins les banderoles des féministes. D’abord celle d’un mouvement de femmes rurales, très peu nombreuses, constamment bousculées par les autres associations et… par les hommes ! Les appels fusent : « Les hommes derrière ! les hommes derrière!… » La marche des femmes a ses limites, elles ne sauraient impunément marcher devant les hommes ! Ils ne le supportent pas. Même bagarre avec les organisations. Le Dal ne comprend pas que sa banderole ne doit pas précéder celle des femmes. No-vox et quelques autres non plus d’ailleurs. Les féministes vont passer une partie de la manifestation à doubler les importuns pour tenter de récupérer la place difficilement acceptée – mais qui leur revient – en tête de manif.»

Lorsque la marche dans Kaolack se termine, nous revoilà dans les bus, et cette fois c’est pour Dakar, destination finale de la caravane et de notre périple de cinq jours. Nous débarquons dans la capitale sénégalaise à la nuit tombée.

Dakar

Les caravaniers ont été chaleureusement accueillis à l’entrée de Dakar par les organisateurs du Fsm qui nous ont donné à chacun un tee-shirt du forum, un badge de participant et un petit sac à porter en bandoulière. Mais, quant à nous, nous avons continué de porter notre tenue «réglementaire» [celle décrite ci-dessus, pour l’arrivée à Kaolack], Tandis que le reste des caravaniers se sont installés dans un campement de tentes sur le campus de l’université Cheik Anta Diop, nous, comme auparavant, avons rejoint notre propre lieu d’hébergement chez une famille de sans-papiers. En fait, depuis ce moment il n’y a plus eu d’activité commune de la caravane.

Le lendemain, dimanche 6 février, il y a eu la manifestation d’ouverture du Fsm dans les rues de Dakar, une manifestation vraiment énorme, avec d’immenses banderoles rivalisant d’inventivité et de slogans, mais surtout un vrai spectacle, incroyablement joyeux et multicolore, une fête africaine des yeux et des oreilles : costumes et masques populaires, chants et danses folkloriques, son de tam-tams, d’autres instruments de musique…

La présence des forces de police sénégalaises se faisait remarquer, mais plutôt en toile de fond, la sécurité était assurée par le service d’ordre du forum, vêtu d’un tee-shirt noir avec inscription jaune «sécurité», très nombreux et très nerveux, pas aimable du tout. Au moment des prises de parole, à la fin de la manifestation (a parlé, entre autres, le président bolivien Evo Morales), ce sont des membres de ce service d’ordre qui, quand les organisateurs ont refusé la parole au «peuple sans- papiers et sans-État», nous ont repoussés et s’en sont pris à nos premiers rangs sans aucun ménagement. Ça a été, pour certains d’entre nous, la confirmation, et pour d’autres la révélation, que ce forum social mondial, loin d’être les prétendues assises «altermondialistes», était comme une «foire au business» des Ong, associations, syndicats, et même des partis politiques, voire des gouvernements.

Dès le jour même de l’ouverture, s’ouvre pour nous la bataille du stand. Nous l’avions réservé et payé dès avant notre départ de Paris, mais, une fois sur place, et malgré les heures passées par Evelyne et Mamoudou dans les queues, pas de stand ! Alors, le jour suivant, Odile et Simone arrivées les premières sur les lieux, voient un beau stand inoccupé. L’occuper, placer nos enseignes, c’est l’affaire d’un moment, et tout le groupe s’y installe qui arrive en manifestant (entre parenthèses, c’est ce que nous avons fait tous les jours, du lieu d’hébergement distant de deux kilomètres jusqu’aux stands) : avec tout notre bazar, notre musique, nos tam-tams, nos animations – et Sissoko bien sûr, qui commence tout de suite à crier nos slogans dans son mégaphone.

Zone de Texte:

Mais le jour suivant, voilà les légitimes «propriétaires» qui débarquent. Discussions. Comme il y avait du terrain libre, la chose finalement s’arrange : on a monté un autre stand «légitime» tout à côté.

Et nous voilà aussi définitivement installés. Comme tous les autres, nous pouvons aussi passer à la régulière à nos «affaires» : vente de tee-shirts, casquettes, journal, livre de Laura, tee-shirts et livre du Csp59 de Lille, etc., mais avant tout, comme toujours et partout, notre information et propagande sonore autour de la question de l’immigration et des luttes des sans-papiers en France. C’est cela qui attirait toujours beaucoup de monde, un public divers et curieux et notamment des étudiants de l’université, très gourmands du journal, et même des élèves ; un jour une classe entière s’est présentée devant nous, professeur en tête, ils voulaient savoir qui nous étions, ce que c’est qu’un sans-papiers.

Quant à nous-mêmes, nous nous sommes organisés par équipes. Une partie restait au stand, une autre essaimait dans les ateliers et vers les autres activités du forum.

Dans cette grande foire, à quelques dizaines de mètres de notre stand, il y avait (le hasard fait parfois bien les choses) le stand de la Cgt. Somptueux, chapiteau au moins quatre fois plus vaste, mais toujours vide, muet comme une tombe, tout l’opposé de la toujours remuante et bruyante animation du nôtre. Jusqu’au jour où sous le chapiteau apparaît Raymond Chauveau entouré des représentants de la plupart des associations satellites (le «groupe des 11»), et qu’il commence à déployer sa séduction oratoire pour répéter son habituelle rengaine, sur la Cgt seule salvatrice des travailleurs sans-papiers en France, sur les «milliers de régularisations obtenues par la Cgt»… Mais voilà, le «peuple sans-État», les représentants des collectifs autonomes de sans-papiers aussi se sont invités, et ils n’entendent pas laisser quelqu’un d’autre parler en leur nom. L’atmosphère s’anime, sous la grande tente le débat s’échauffe. Eux rappellent leurs luttes, les raisons de leur présence au forum, la parole refusée le jour de l’ouverture… aurait-on donc peur du mouvement autonome ? Et monsieur Chauveau de s’écrier: «Moi, l’autonomie des sans-papiers je n’y crois pas !»

Cet épisode nous en rappelle un autre, tout à fait fortuit. La rencontre avec madame Aubry le jour de notre visite à l’Ile de Corée, l’«île aux esclaves» en face de Dakar. Pendant que, sur le quai, notre groupe attend l’ouverture de la maison des esclaves, la voilà qui surgit accompagnée d’Harlem Désir. Sans hésitation, Sissoko les aborde et les interpelle sur la question des sans-papiers. Ils se montrent intéressés, informés, citent Resf et la Cgt… et ils confirment la position connue du Ps : non à la régularisation globale des sans-papiers. Néanmoins madame Aubry promet de les recevoir à leur retour à Paris.

Il y aurait plein d’autres faits plus ou moins importants ou significatifs à rapporter. N’en rappelons que deux, pour finir. Pendant le forum, des contacts ont été noués pour mettre en place au Sénégal une structure sœur de I’Ame. Elle verra sans doute très prochainement le jour à Dakar.

Enfin, signalons la manifestation non autorisée (sur l’initiative des groupes de la caravane) qui s’est tenue le 10 février et qui a vu la participation d’environ deux-mille personnes en direction de l’antenne de FRONTEX à Dakar. Les buts et les revendications étaient les mêmes que ceux de l’expédition de Nioro et Gogui : avec cette action, notre périple africain a bouclé la boucle en se terminant de la même façon qu’il avait commencé.

Conclusion

Pendant tout notre voyage, et plus encore à son terme qu’à son début, le sentiment de son importance nous a accompagnés, et il s’est corroboré au cours des étapes successives. Le fait qu’une délégation des collectifs de sans-papiers venant de France ait porté, dans ces pays d’Afrique d’où ils sont originaires en majorité, leur parole et leur point de vue sur les luttes qu’ils mènent et les souffrances qu’ils endurent dans le «paradis» européen, a été une expérience inoubliable pour nous tous. Son importance pour nous, mais aussi, osons- nous croire, pour les populations, villes et villages que nous avons touchés, nous est apparue, au fil des jours, claire et certaine. Notre message sur la libre circulation des êtres humains, sur la possibilité d’un monde sans frontières et à la mesure des hommes et des femmes, a été largement, infatigablement diffusé, et, qui plus est, a été compris, applaudi, chaudement partagé par des populations, des familles, des individus que les problèmes créés par un monde quadrillé de frontières «nationales» touchent au plus profond de leur existence de tous les jours.


Nous avons pu constater que le mot même de «sans-papiers» est largement ignoré par les populations d’où nombre d’entre eux viennent, que ce soit dans les campagnes ou dans les grandes villes comme Dakar. Mais dès que son sens leur était expliqué (comme à ces étudiants du campus universitaire de Dakar et à ces élèves venant s’enquérir de nous), ils comprenaient tout de suite qui nous étions, pour quoi nous luttons, et que notre lutte est aussi la leur.

Cette importance de notre délégation, mais, avant cela, de la nécessité de l’autonomie du mouvement des sans-papiers, a été particulièrement évidente à Dakar. Sans notre présence, d’autres auraient parlé à notre place dans cette vitrine planétaire ; alors même que la question des sans-papiers a été le dernier des soucis des organisateurs de ce «Forum social mondial».

Extrait du numéro 4 de La voix des sans-papiers du 29 mars 2011

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