Collectif contre la corruption et pour le changement (Mali) : Pourquoi nous ne voulons plus de ce système

Extrait du numéro 8 de La voix des sans-papiers du 16 mai 2012

La Voix des sans-papiers a récemment publié sur le Mali un numéro spécial (26 octobre 2011), puis un supplément de deux pages dans son dernier numéro (6 février 2012). Les sans-papiers maliens sont souvent majoritaires dans les collectifs parisiens, et toujours à la pointe des luttes ; ils gardent un lien très étroit avec leurs familles, leurs villages, leur pays, à qui ils assurent, par leurs transferts d’argent, un flux important de survie. Sans ce flux qui dépasse les aides internationales, qu’en serait-il de ce pays du Sahel rongé par la soif et la faim, de ces enfants dont rien que les images de dénutrition nous sont si insupportables ? De là l’intérêt direct de ces sans-papiers pour les événements récents (coup d’État militaire, déclaration d’indépendance du Nord) qui ont attiré sur le Mali l’attention mondiale.

Les deux numéros cités traitaient de la région de Kayes, à l’ouest du Mali. A travers les témoignages sur l’exploitation industrielle de l’or, c’était déjà tout un système de corruption national qui venait au premier plan. Le texte (30 mars 2012) que nous publions maintenant, dû à un collectif de ressortissants maliens, se focalise sur ce système de pillage national mis en place par les gouvernants d’un pays parmi les plus pauvres au monde.

Certains côtés importants de la vie des villages, du moins dans l’Ouest malien, offrent encore un contraste saisissant avec cette mafia institutionalisée. Pour approfondir cet aspect déjà affronté dans les numéros précédents, nous publions en regard une première partie d’une interview réalisée début février avec Sissoko, coordinateur de la CSP75.

Depuis son élection à la tête de l’État, Air (Amadou Toumani Touré) s’est illustré par la pensée unique, la gestion opaque, familiale, clanique et amicale des affaires publiques du Mali. Pendant sa présidence, entre 2002 et le 21 mars 2012 [date du putsch militaire], il s’est organisé et constitué au Mali une véritable mafia d’État, une économie criminelle organisée (trafic de drogue et d’armes, blanchiment d’argent, enlèvements et demandes de rançon), sur une base de corruption institutionnalisée et généralisée, haute délinquance financière, enrichissements personnels sur les deniers publics, bafouement de la démocratie et des libertés fondamentales, censure, favoritisme.

Pour assurer et dissimuler ses affaires, le clan ATT a créé une situation sans précédent par son aide – et jusqu’à l’octroi d’une base arrière dans le Nord du pays – aux bandes criminelles et groupes terroristes, au mépris de la sécurité et stabilité nationales et des pays frontaliers.

Pour la fin de son second mandat (avril 2012), l’ex-président voulait écarter la tenue des élections présidentielles. Des faits concrets, des preuves irréfutables montrent qu’il avait entrepris de rester illégalement au pouvoir, contre l’hostilité du peuple malien. Il s’était attelé à créer une situation lui permettant de prolonger son régime : une guerre interne ad hoc, dite de « rébellion touareg », fut planifiée et organisée par l’activation de mercenaires de feu son allié et ami Muammar Al Kadhaffi.

En intelligence avec cette rébellion armée, le régime priva à plusieurs reprises l’armée malienne des moyens élémentaires de défense : munitions, ravitaillement,  matériel nécessaire et disponible. De nombreux militaires ont été ainsi assassinés. ATT s’est rendu coupable, non seulement de crimes économiques et politiques, non seulement de violations constantes et graves de la Constitution, mais de haute trahison envers l’armée et envers le peuple malien tout entier.

L’image du Mali est aujourd’hui tellement ternie par les scandales que le pays est suspendu même des financements internationaux de lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose. Suspendu une première fois en 2010 (subventions contre le paludisme et la tuberculose), et une deuxième en 2011 (subvention contre le sida, 13,91 millions de dollars pour des programmes de prévention), à la suite de vérifications du Fonds mondial qui ont révélé que les sommes pour la lutte contre ces maladies avaient été détournées. Cet exemple est extrêmement parlant : combien de milliers d’enfants, de femmes enceintes, d’hommes sont morts et continuent de mourir, faute de soins, pourtant financés par les citoyens du monde pour venir en aide au Mali ?

La pauvreté croissante (plus de 70% des Maliens), les graves conditions de vie de la population sont dues en grande partie à la gestion criminelle des affaires publiques.

Le dernier rapport du précédent Vérificateur général du Mali [équivalent de la Cour des comptes française] a trouvé que plus de 388 milliards de francs CFA (soit plus de 835 millions de dollars) ont été détournés du budget national entre 2004 et 2010. Tous les responsables pourraient être identifiés s’il y avait la volonté politique, note-t-il. Mais les responsables sont toujours libres, même ceux des affaires les plus odieuses. Par exemple, 400 millions de francs CFA ont été affectés au creusement de puits dans le Nord, puits qui n’ont jamais été creusés, alors même que des populations continuent de mourir de soif chaque jour au Mali.

Voilà nos élites politiques. La politique est devenue, au Mali, la manière la plus facile de s’enrichir aux dépens du peuple, d’être puissant, d’avoir tous les droits : rien ne peut se faire au Mali sans passer par la corruption. S’expatrier reste la seule solution alternative pour nombre de Maliens afin de subvenir aux besoins de leurs familles.

Sous la présidence d’ATT, la destruction du système éducatif s’est achevée, il est désormais le dernier au monde selon les normes de classement international. Les enfants des responsables de sa gestion n’étudient pas au Mali, ils fréquentent les meilleures universités du monde, leur avenir est assuré. De même, les élites et leurs enfants ne sont pas touchés par la dégradation des hôpitaux et dispensaires, ils ne se soignent pas là où le peuple se soigne.

L’injustice sociale n’est plus un tabou, c’est le lot de chaque jour. Le Mali s’appauvrit, la vie coûte si cher que travailler ne permet plus de vivre. Il n’existe aucune possibilité de demander des comptes, de se plaindre, d’être entendu. Les Maliens et les Maliennes ne se sentent plus concernés par les affaires du pays, le sentiment d’appartenir à la nation ne cesse de disparaître. Voilà les bienfaits de la «démocratie » sous ATT.

Quant à la vie chère, c’est encore le clan ATT, ses protégés, qui sont les vrais importateurs des produits de première nécessité. Après avoir dépouillé par milliards les fonds publics, ils font leurs affaires en fixant les prix des produits importés ; sans, par surcroît, payer de taxes douanières. Au Mali, très peu de familles arrivent à s’assurer deux repas quotidiens corrects et équilibrés.

La jeunesse ne peut obtenir ni emploi ni même le moindre stage, sans protecteur puissant, sans connaissance dans l’administration. Ou sinon, par des sommes d’argent que les familles n’ont le plus souvent pas. La jeunesse est désespérée.

C’est grâce au soutien financier de millions de Maliens expatriés que survivent les villages et les familles restées au pays. Pour tout remerciement, les expatriés ne reçoivent aucune assistance pour les problèmes rencontrés à l’étranger. Les consulats et ambassades du Mali, ce n’est que tracasseries administratives sans fin. Sauf monnayant finance.

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