Collectif du 18e: Danfakha ? Du «profitalisme» bien connu (août 2011)

Extrait du n° 5 de La Voix des sans-papiers, 23 août 2011

Touré Moussa est président du 18e, le collectif à l’origine de la scission. Camara Cheick Ournar en était et en est un des deux délégués auprès de la CSP75.

Touré. Je suis sénégalais, je tiens à le dire car des bruits circulent comme quoi la scission serait un «complot des Sénégalais» (Danfakha, Dramé et Socé [11e Binazon] l’étant tous les trois), mais rien n’est vrai de cela.

Je suis le président et premier responsable du 18e depuis 2004, depuis la formation de la CSP75, et je le suis toujours. Quand il y a un problème concernant notre collectif, je suis le premier informé par la CSP75 et par nos délégués auprès d’elle. J’ai été vraiment surpris d’apprendre que Danfakha s’est déclaré en préfecture le premier responsable, je ne comprends pas comment il a pu affirmer une chose pareille.

Mais ma surprise ne s’est pas limitée à cela. Fin mai, Danfakha m’a appelé pour me demander d’écrire et signer une lettre à la préfecture, mais sans vouloir m’en dire le motif, ni en discuter au préalable avec moi. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas, alors il m’a dit qu’il l’écrirait lui-même. Ce n’est qu’après coup que j’ai appris qu’il s’agissait d’une lettre au sous-directeur, mais je ne l’ai jamais vue et j’en ignore le contenu. Danfakha voulait se couvrir derrière ma signature, c’est évident ; dès que j’ai fait résistance, il a préféré la faire lui- même, s’attribuant une qualité qui n’était pas la sienne.

Camara. C’était sa manière habituelle d’agir. Mais avant, je voudrais, moi, apporter une précision concernant la prétendue «exclusion» du 18e. Ce mot est inexact, il n’y a jamais eu d’exclusion. Quand on dit «exclu tant que…» (c’est l’expression employée par notre coordinateur), il ne s’agit en vérité que d’une suspension, car tout rentre dans l’ordre dès que le dérèglement cesse. Il n’y a pas d’exclusion. Danfakha voulait la scission, et comme cela il a pu profiter aussi d’une erreur de langage.

Je confirme qu’il n’avait aucune charge dans notre collectif, tout le monde en était au courant. En revanche, il était le deuxième coordinateur de la CSP75, le substitut de Sissoko en cas de besoin. Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut parler du fonctionnement réel du 18e. Danfakha y était une personnalité connue, il exerçait une influence privée, et il en profitait chaque fois pour faire ses quatre volontés quand les personnes opposées à ses idées (ne serait-ce que par respect des règles de fonctionnement) étaient absentes. Alors il convoquait à l’improviste des réunions, pour faire passer ses positions comme si elles étaient de tout le monde ; ou bien il venait tout à la fin (il l’a fait même à la veille du départ de Dakar) quand les gens commençaient à s’en aller, et il mettait sur le tapis des propositions qui du coup n’étaient décidées qu’en petit comité ; ou encore, il provoquait la polémique, il montait les gens, pour qu’aucune décision ne fût prise si la réunion n’était pas à son goût ; il faisait peur aux sans-papiers, il leur disait que la ligne qui n’était pas la sienne leur coûterait cher, que la préfecture n’aimait pas ça, qu’au lieu de récolter des régularisations ils allaient avoir les pires résultats, des OQTF [obligation de quitter le territoire français], et ainsi de suite.

Touré. C’est vrai ça. Et en effet il faudrait sans doute reprendre les choses d’un peu plus loin. Depuis le début de l’occupation de Baudelique, des signaux, clairs seulement aujourd’hui, étaient déjà visibles parmi nous, si on avait voulu les voir. Danfakha pensait déjà à la division, je crois qu’il envisageait depuis longtemps de quitter la coordination pour former son propre groupe.

Camara. Moi aussi, je le crois. Et peut-être que je m’en étais aperçu mieux que quiconque. C’est pour cette raison qu’après la sortie de Baudelique j’ai convoqué trois réunions du collectif pour changer notre système de nomination des représentants et faire comme le 19e où ils sont élus. Mais ça n’a malheureusement pas marché, car Danfakha, par ses manœuvres, a réussi encore une fois à empêcher le renouvellement du collectif, et que des sans-papiers soient à sa tête.

Mais revenons à l’actualité. La résistance dans le 18e, suscitée, comme à son habitude, par Danfakha, son opposition à la participation au forum de Dakar, sont survenues la veille même du départ.

Une semaine avant, Sissoko avait convoqué une réunion des deux délégués de chaque collectif auprès de la CSP75. Pour le 18e j’étais seul présent, car Cissé Ibrahima était en retard. Sissoko, comptes à la main, nous a montré qu’il n’y avait pas assez d’argent pour couvrir tous les frais (voyage, caravane Bamako-Dakar, séjour à Dakar pendant le forum). Après discussion, une contribution a été décidée de 2 000 euros par collectif. J’ai informé Cissé et il n’a rien objecté. J’ai alors convoqué une réunion des délégués du 18e, qui n’a pu se tenir que le jour avant le départ, fixé au lundi 21 janvier. Sur dix-huit délégués présents dont Cissé, un seul, Dembelé Kheraba, a exprimé une réserve, non sur notre participation aux frais, mais sur l’importance de la somme, qu’il jugeait excessive. Après mes explications, tout le monde semblait d’accord et nous allions nous quitter quand voilà Danfakha qui arrive et qui commence à mettre en question l’utilité même du voyage ! Ceci à la veille du départ, alors qu’on en discutait depuis plus de trois mois et qu’un forum public des collectifs, y compris le nôtre (Danfakha aussi était présent), s’était tenu pendant deux jours au collectif du 17e plus d’un mois auparavant.

Voici les raisons de cette opposition de dernière minute. D’abord que ce n’était pas Dakar qui régularise, mais la préfecture de Paris. Ensuite, que les délégués pour Dakar n’étaient pas mandatés par le 18e. Raison complètement fausse : Dramé Founé et Camara Salli étaient de la délégation, mandatés expressément par notre collectif. Non seulement, mais j’avais personnellement appelé Danfakha, pour lui dire que nous avions à désigner deux personnes et pour lui proposer d’aller lui-même. Mais il venait de rentrer du Sénégal, et non seulement il n’a rien objecté à notre participation, mais il m’a même dit qu’il m’aiderait à trouver deux personnes régularisées pour représenter le 18e (nous, les sans-papiers, ne pouvions pas, la préfecture ayant refusé de nous délivrer des laissez-passer ad hoc).

Bon, à l’arrivée de Danfakha la discussion a repris de plus belle, sans aboutir à rien ; tout le monde est parti, l’un après l’autre. Danfakha et moi sommes restés tous les deux: un dialogue de sourds de deux heures. Si bien que je suis parti avec la sensation nette que Danfakha allait susciter la polémique sur cette question du paiement de notre participation, et ainsi se donner un prétexte pour susciter la division. Mon intention était donc de convoquer l’assemblée générale du 18e après le retour de Dakar, afin d’avoir une position claire sur le paiement des sommes dues à la coordination.

Touré. Quant à moi, un peu avant la réunion de la veille du départ, j’avais eu vent du fait que Danfakha tenait de petites réunions de ses partisans derrière mon dos et sans avertir les autres membres du collectif. Ce qu’on m’a rapporté c’est que, dans ces réunions, il disait que le 18e ne paierait pas et que «ce sont les sans-papiers qui ont décidé».

Cette année, j’ai été vraiment trop pris par mon travail, et j’ai plutôt délaissé les affaires du collectif, mais, sincèrement, c’est aussi que je n’ai pas attaché grande importance à ce qu’on m’avait dit, j’étais loin de m’imaginer de telles suites. Aussi, quand la CSP75 a convoqué, fin avril, une réunion avec à l’ordre du jour cette question de la dette de mon collectif, j’ai encore une fois été surpris, et plus surpris encore d’entendre qu’on envisageait notre suspension provisoire à cause de Danfakha.

Je m’y suis bien entendu opposé, et j’ai dit que, si le 18e avait une dette, je convoquerai une réunion du collectif et bien sûr nous paierions. Mais Danfakha m’a précédé. Il a convoqué lui-même, et à l’improviste, une réunion dont je n’ai été informé (moi le président) que vers la fin de la réunion même. Je me suis précipité, et quand je suis arrivé, j’ai fait mon compte rendu de la réunion de la CSP75. Danfakha a pris la parole pour me répondre que les sans-papiers avaient déjà voté et décidé : le collectif ne paierait pas !

C’est le résultat de cette réunion, irrégulière et abusive, qui a été communiqué à la CSP75. C’est cette réunion où il n’y avait qu’une trentaine de participants, alors qu’aux réunions convoquées régulièrement la présence moyenne est de 80/100 personnes, qui a causé la prétendue «exclusion» du 18e.

Camara. Moi aussi je n’ai été averti de cette réunion que le jour même, je n’ai pas pu y participer car j’étais à mon travail.

Touré. Pour conclure, je crois que tout le monde peut juger qui a voulu quoi. Et si c’est ou non Danfakha qui l’a voulue cette scission. Tout ce qu’il a fait pour y parvenir, il l’a fait hors de toute règle.

Maintenant, la scission est là, malheureusement. Mais moi, Touré, président du 18e, je déclare haut et net que cette scission ne concerne qu’une fraction minoritaire de notre collectif, celle autour de Danfakha. Le vrai 18e que je représente est toujours là, à sa place dans la CSP75. Je serai présent à la rencontre du 8 septembre en préfecture pour le dire à qui de droit ; et pour démentir formellement ce que Danfakha y a affirmé le 19 mai : que lui serait le premier responsable du 18e.

Camara. Moi je voudrais conclure en disant, ainsi que je l’ai déjà dit à la délégation présente à la rencontre du 19 mai, que dans tout ça il y a eu aussi une faute de la part de la CSP75. Quand Danfakha a déclaré être le premier responsable du 18e, il fallait le démentir tout de suite. De manière à couper court à son «profitalisme» bien connu de tous ceux qui ont eu affaire avec lui.

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