Extrait du n° 5 de La Voix des sans-papiers, 23 août 2011
Bamba Vaffi, membre du 19e depuis trois ans, s’est distingué depuis un an, depuis la fin de l’occupation de Baudelique, pour sa participation très active au mouvement. Lors d’une récente réunion du collectif, son président Dramé Mamadou a été «démis de ses fonctions» et Bamba a été nommé à sa place «président par intérim». À ce titre, notre journal l’a interviewé, voici son témoignage.
Dramé Mamadou, l’ancien président élu le 31 novembre 2009, a été démis de ses fonctions le 1er juin dernier, lors d’une réunion des responsables de notre collectif avec les délégués, les anciens et les sans-papiers présents. Cette décision est intervenue au cours de la crise interne qui secoue la CSP75 depuis le mois d’avril.
Le fait déclencheur est connu : lors d’une réunion de tous les délégués de la CSP75 notre coordinateur Sissoko a décidé d’exclure le collectif du 18e à cause de son refus obstiné de régler ses cotisations à la coordination. Cette exclusion a été signifiée par lettre à la préfecture, car des personnes exclues de la coordination ne peuvent évidemment pas la représenter dans le calendrier de travail établi avec les autorités préfectorales. À la suite de cela et d’une réunion en préfecture où les exclus étaient aussi présents, Dramé a envoyé à la préfecture une lettre au nom de notre collectif (signée en tant que président) alors qu’il a pris cette initiative de son propre chef sans convoquer ni une réunion du bureau ni, encore moins, l’assemblée générale des membres du collectif. Dans cette lettre, il s’excusait auprès de nos interlocuteurs préfectoraux et se disait opposé à l’exclusion du 18e, au nom de l’unité dans la CSP75.
Un bruit sur l’envoi de cette lettre a commencé à courir et a été vite confirmé par des copies qui circulaient dans le collectif. Alors un des vice-présidents, Fofana, a convoqué la réunion du 1er juin.
La discussion a été ample et vive, beaucoup de voix se sont exprimées. La plupart ont dénoncé la lettre comme un abus d’autorité (le rôle du président n’est pas de faire à sa tête, il doit demander et écouter l’avis des autres) et aussi parce qu’elle prenait le parti des exclus contre le coordinateur qui n’a fait qu’appliquer les règles de fonctionnement de la CSP75. Cette lettre était, de l’avis de beaucoup, une faute grave en elle-même, mais aggravée encore par le fait que le collectif exclu refusait de payer des sommes que notre propre collectif avait, quant à lui, bien payées.
Une porte de sortie a été offerte à Dramé par Namory, une personnalité et non des moindres de notre collectif : qu’il nous présente ses excuses et l’incident est clos !
Mais Dramé s’est buté dans son idée qu’il n’avait rien fait de mal. Et c’est là que Macalou, un délégué qui ne parle pas souvent, a bien résumé l’esprit général par une simple question. Il a demandé tout haut à l’assistance quelle heure il était : vingt heures. Alors il s’est tourné vers Dramé : «Dramé, de cet instant, vingt heures du premier juin 2011, tu n’es plus le président du 19e!»
Ces mots ont été un catalyseur, désormais toutes les interventions n’ont fait qu’abonder dans le même sens.
Pendant cette réunion, moi j’ai été, contre mon habitude, assez silencieux. J’écoutais, j’observais, et c’est non sans surprise qu’à la fin j’ai été nommé président par intérim: pour veiller avec quatre autres (Diomandé Mamadou, Kanouté Wally, Sow Aliou et Cissé Salim) au bon fonctionnement du collectif jusqu’à de nouvelles élections qui seront organisées prochainement.
Dans ma nouvelle qualité, j’ai donc adressé le 6 juin une lettre en même temps au directeur et au sous-directeur du service des étrangers de la préfecture, pour leur signifier le changement au sein de notre collectif : que Dramé n’en était plus le président et que le 19e était pour l’exclusion du 18e tant que ce collectif ne se serait pas «mis en conformité avec les règles de vie commune».
Dramé est parti du 19e et a formé son propre collectif à côté du 18e exclu. Ce que je conçois le moins, c’est qu’il prétend conserver le nom de collectif du 19e et qu’il se prétend, lui, le vrai 19e, comme si à cette réunion où il a été désavoué et démis de ses fonctions ses partisans n’avaient pas été une infime minorité. Mais je peux assurer les lecteurs de La Voix des sans-papiers qu’ils sont en tout, disons, une trentaine de personnes, pas plus.
Quant au fond de cette scission qui concerne désormais toute la CSP75 (deux coordinations dont chacune s’attribue ce nom… avec deux collectifs 19e, deux 11e, deux 18e, deux 11e Binazon…), je crois que se sont cristallisées au cours de ces événements deux positions divergentes et même rivales, qui étaient latentes depuis longtemps mais que chacun faisait de son mieux pour occulter, en mettant de l’eau dans son vin, de manière à pouvoir coexister au sein d’une même organisation.
Pourquoi émergent-elles au grand jour maintenant ? Je crois que la situation interne était devenue de plus en plus tendue, trop tendue, et que donc elle ne pouvait plus durer, car il y a là deux façons de penser et d’envisager les choses trop différentes. D’un côté, une nouvelle jeunesse montante qui se réunit autour de Sissoko, en qui elle voit un responsable capable et combatif, un homme resté intact, avec ses convictions de lutte depuis le début. De l’autre côté, un homme que je respecte, mais dont je pense que les convictions, avec le temps, ont pris un coup, à tel point qu’il est aujourd’hui de ceux qui apparaissent lorsque les fruits tombent.
Personnellement, cela fait un moment, depuis fin 2010, que je suis le responsable des accompagnateurs des sans-papiers de la CSP75 pour les convocations en préfecture. En cette qualité, j’ai déjà, depuis cette date, participé à toutes les rencontres avec les autorités préfectorales. Maintenant j’y participerai aussi en tant que premier responsable du 19e. Cela va sans aucun doute élargir mon expérience sur le terrain des dossiers et des conditions concrètes de régularisation et puis aussi ma connaissance des conditions de la lutte.
En tant que président provisoire, j’espère pouvoir aussi contribuer, avec l’accord de tous mes camarades du 19e, à relancer très vite la lutte des sans-papiers sur des bases plus larges et avec une vision nouvelle, plus à la hauteur de la réalité que les sans-papiers vivent au jour le jour, et que nous réussirons à redonner au 19e son image ternie, en partie perdue depuis quelque temps, d’un grand et combatif collectif parmi les grands collectifs parisiens.