Délit de témoignage

Extrait du numéro 7 de La voix des sans-papiers du 6 Février 2012

Quiconque ne voit guère n’a guère à dire aussi…

Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint ; Vous y croirez être vous-même.

La Fontaine

Vendredi 2 septembre, 19 h 20. Je presse le pas en remontant la rue Jean-Pierre Timbaud, dans le 11e arrondissement. Je voudrais, par la rue Pali-Kao, pouvoir traverser le parc de Belleville pour monter la colline et rentrer chez moi. Avec septembre, l’horaire d’été doit avoir pris fin ; à quelle heure maintenant la fermeture, 19 h 30 ? Je voudrais m’éviter le détour par la rue des Couronnes.

Je débouche sur le boulevard. Un coin de souk parisien, un souk à ciel ouvert et de petit format, m’est-il arrivé de dire.

Depuis vingt ans que j’y passe tous les jours ou presque (sauf mes absences de quelques mois), depuis vingt ans que j’y fais mon marché bihebdomadaire, bon sang si je le connais, et si je sais (au point de ne plus les remarquer, à peu près fondus dans le paysage urbain) que là, métro Couronnes et notamment en face de la trésorerie du 20e, une ou deux centaines de marchands ambulants se retrouvent et donnent vie, l’après-midi ou en fin de journée, à un petit marché à même le sol, acceptés par la population et tolérés, dirait-on, même par la police. La plupart tunisiens, algériens, marocains, dans mon souvenir ; en harmonie avec la composition sociale du quartier.

Mais, de retour après une longue absence, je n’ai pas manqué de remarquer leur montée en nombre, la dilatation à la fois temporelle (à des heures plus diurnes, mais c’est l’été et les jours plus longs) et spatiale sur le boulevard (depuis la rue de la Fontaine-au-Roi jusqu’à Ménilmontant) de ce marché informel, coloré et grouillant, calme et digne.

Vendeurs, acquéreurs, flâneurs, passants, combien sont-ils ? mille, deux mille ?… Plus d’une fois j’ai été tenté de m’arrêter, compter, mais, toujours pressé, j’ai toujours renvoyé.

Cet afflux de petites gens vaquant à leurs maigres affaires, est-ce une conséquence des bouleversements aux pays du Maghreb… (des affichettes, dans les rues avoisinantes, appellent au rassemblement en «solidarité avec la lutte des Harragas», le vendredi à 18 heures, métro Couronnes)… ou de la crise et de la pauvreté croissante ? les deux ?… En tout cas bien visibles sont aussi et surtout des Roms, femmes et enfants, puis des Chinois, des Africains noirs, d’autres encore… Ceci me paraît assez nouveau.

Mais ce qui m’a frappé le plus, c’est l’imposante et quotidienne présence policière au mois d’août, CRS notamment, de patrouille ou de faction à divers endroits, à l’intérieur ou à côté de leurs cars. Si je les ai si spécialement notés, c’est que je n’en ai pas souvenir antérieurement, que sur les couleurs claires d’été leurs uniformes bleus tranchaient singulièrement. Mais, sans chercher plus loin : ça doit être pour le ramadan, un dispositif du plan Vigipirate, me suis-je dit. (Le quartier, par sa population, ses échoppes, sa mosquée, étant en bonne partie musulman.)

Un petit bonhomme encombrant

Métro Couronnes, je traverse donc le boulevard de Belleville. Sur le trottoir central, côté Ménilmontant, là où s’agglutine le plus de monde, mes regards rencontrent, éclat d’un moment, la blancheur rare de beauté d’un visage adolescent. Penchée en avant, balayant le trottoir de deux longs bandeaux de cheveux noirs, la figure dérobée sous ce flot d’ébène, une jeune fille ramasse quelques fripes étalées sur une feuille de carton d’emballage. Je la regarde se hâter, je voudrais surprendre de nouveau l’éclat qui a arrêté mes pas… Balluchon au dos, sans se retourner, elle s’enfuit vers une femme et un homme âgés vêtus à l’arabe, qui l’attendent ; tous trois se fondent dans les remous de la foule. Quelques autres vendeurs tout proches se sont pareillement esquivés. Que se passe-t-il ? on dirait ces gens en train de se sauver – apeurés ?… Pourtant non, je ne vois rien alentour. Je reprends ma route.

Devant moi, la foule se fend en deux… du milieu de son double mouvement de recul s’avance une patrouille de CRS précédée d’un petit homme marchant à reculons, mi-courbé, les bras tendus (l’un grossièrement pansé), le mot pressant, suppliant. Le contraste est assez frappant : cet être chétif, corps décharné, entravant ainsi la marche de ces colosses, en face de lui, quatre tours humaines trapues sous la charge de leurs uniformes et panoplies d’armes. Comme d’autres, je m’attarde, j’observe, comme un badaud. Que leur veut-il ? les empêche-t-il volontairement d’avancer ? Mais de quoi se plaint-il ?

La patrouille progresse par à-coups. Un, deux CRS avançant d’un, deux pas, se retournant, et tous quatre, un instant, se plaçant en cercle autour de ce drôle de personnage fluet. Le voici dépassé, éloigné… non! le revoilà devant. Sacré petit bonhomme : bafouillant inlassablement sa doléance et ses mots incompréhensibles.

L’agitation (large ressac) de la foule continue, son rideau mouvant s’ouvre et se referme sur leur passage, ils vont disparaître. Éclipsée, ma hâte de rentrer ; le dénouement, je veux voir ça. Si bien que je les suis de tout près et peux les observer : les CRS – deux plus âgés, peut-être la cinquantaine, et deux plus jeunes, la quarantaine, des hommes d’expérience… Si bien que je dois m’écarter promptement pour ne pas être heurté lorsque le plus bedonnant, âgé, fait une incartade, une halte : «Ça suffit comme ça !…» – une bourrade. Comme en sursaut, le petit homme est repoussé, il recule, chancelle, retrouve son équilibre, retourne à la charge.

C’est à présent au tour du CRS d’à côté, un jeune ; athlétique, souple, et plus brutal que le premier. Sans rien dire, il pose sa main sur l’homme, puis, de toute sa force calculée l’abat à terre. Un choc dur, le coup du front contre le trottoir. Juste à mes pieds.

Ma main bondit, l’index pointé, ma voix se lève et blâme, impersonnelle : «Ce n’est pas bien, monsieur, ce que vous avez fait là ! pas bien du tout !» Je crois que ma voix tremblait, mais raide était mon index pointé vers la face rouge du CRS.

De la foule, un chorus de voix aux accents étrangers : «Pas bien ! pas bien du tout !», tandis que deux jeunes Maghrébins aident l’homme au front ensanglanté à se relever.

La patrouille s’empare du blessé. Malgré ses protestations, ils l’emportent de l’autre côté de la chaussée où il n’y a personne, le font asseoir sur le bord d’une grande jardinière en béton qui se trouve là, devant le magasin Fabio Lucci. Les deux jeunes aussi (et moi-même) ont traversé la rue, échangeant des mots en arabe avec l’homme qui ne cesse d’opposer une résistance faible aux CRS.

Un témoin importun

«Pourquoi vous m’avez fait ça ! pourquoi vous m’avez fait ça !» De longues minutes s’écoulent, scandées par ces mots plaintifs. Le blessé assis tantôt gémit, tantôt se lève en chancelant, voulant partir. Les CRS l’en empêchent (ses jambes une fois s’emmêlent, il s’accroche à moi, je le soutiens). L’impression est qu’ils sont dépassés, sinon qu’est-ce qu’ils attendent ? Surtout que les deux jeunes insistent tour à tour (et le blessé lui-même) pour qu’ils appellent les pompiers. Voilà enfin qui est fait (mais les pompiers n’arriveront qu’une demi-heure plus tard). L’un après l’autre, les deux jeunes s’en vont, je reste seul sur le trottoir à un mètre du blessé (mais, en face, une centaine d’yeux nous observent). Une voix, derrière moi, on me demande de circuler.

Je me retourne, je croise le regard du CRS âgé et bedonnant. J’ignore qui a parlé mais c’est à lui que je m’adresse : «Non, monsieur, j’ai été témoin de la violence que vous avez faite à cet homme. Je reste. Je veux voir la suite, j’apporterai mon témoignage.» Lui : «Ce n’est pas moi qui l’ai fait tomber !»

«Non, ce n’est pas vous, c’est votre collègue,» je l’indique. «Il l’a fait exprès. Il l’a poussé à terre violemment. Juste à mes pieds» ; je montre le sol entre mes pieds, «pan !», le son spécial du choc encore dans mes oreilles. «Mais vous, vous l’avez poussé le premier, lui en deuxième. Je ne pars pas, je reste pour le témoignage.»

Une, deux minutes se passent. Changement de décor, et d’abord de musique : la plainte du blessé se tait. Vous avez beau être souffrant et blessé, l’avoir été par nul autre que par eux-mêmes, les fonctionnaires de police sont avant tout des fonctionnaires : vos papiers !

Le petit homme (un quadragénaire) farfouille dans sa serviette, il en sort, feuillet après feuillet, toute une liasse. Il en trie certains qu’il présente aux fonctionnaires. J’ai déjà vu ca, ces ahurissants «dossiers» de paperasses inutiles pour la plupart, mais toujours à portée de la main. Sans doute cet homme est un sans-papiers.

Près de moi, une autre voix, autoritaire. On me redemande de circuler. Quatre nouveaux CRS sortis de je ne sais où (un peu plus tard, j’en compterai onze au total, également sans avoir vu arriver ce dernier renfort).

Je répète que je ne m’en irai pas, je reste là pour témoigner. Autour de moi, des petits rires, quelques quolibets à mon adresse… Sensiblement l’ambiance a changé. Les premiers CRS, ragaillardis par la venue de leurs collègues ; l’air chargé d’une hostilité croissante et palpable.

Une autre voix, péremptoire. Je me retourne, on me demande mes papiers.

Parmi les nouveaux venus, il doit y en avoir un ou deux plus haut gradés, vu la diversité des insignes des grades. Ce qui me frappe, c’est le ton sec avec lequel on m’apostrophe, à l’opposé de celui de tout à l’heure, sur la défensive. Une pensée me traverse l’esprit. Je suis seul, entouré de huit hommes plus jeunes, plus forts, armés, entraînés à la violence ; je viens de le voir, la brutalité ne leur fait pas défaut… Je chasse cette idée. Je réponds :

«Monsieur, vous faites un abus. Rien ne vous autorise à contrôler mon identité.»

Je le regarde dans le blanc des yeux. Est-ce qu’il se croit dans son droit ? ou bien croit-il au seul pouvoir de son commandement ? «Vous faites un abus de pouvoir, monsieur. Je connais la loi.» Est-ce qu’il m’entend seulement ? En tout cas il ne me dit pas autre chose que : «Vos papiers, s’il vous plaît !»

Ni lui ni personne ne me demande ce que j’ai à déclarer. Pourtant le petit homme est là, qui continue à trier anxieusement ; pourtant ils sont tous (y compris le blesseur) autour du blessé et de moi témoin.

«Puisque vous insistez, je vous les donne… Mais rien ne vous y autorise. Je veux éviter toute polémique. Je veux pouvoir témoigner de la violence faite à cet homme.»

Délit de témoignage

Erreur !… Erreur d’avoir obtempéré, erreur d’avoir étouffé les mots qui me montaient à la bouche.

L’article 78-2 du code de procédure pénale limite le contrôle d’identité à cinq cas.

À aucun moment, dans mes paroles, dans mon maintien, la moindre «raison plausible» d’être «soupçonné» : 1) d’une «infraction ou tentative d’infraction», 2) de «préparation d’un crime ou délit», 3) de faire «l’objet de recherches judiciaires». 4) Aucun signe (rien dans l’air et les circonstances, dans mes mots et gestes, dans ceux des personnes qui nous regardaient du trottoir central dans un calme parfait) d’un début d’«atteinte à l’ordre public ou à la sécurité des biens» (pour celle «des personnes», l’atteinte était venue d’ailleurs, seule raison de ma présence). 5) Étais-je soupçonnable de pouvoir «fournir des renseignements utiles à l’enquête en cas de crime ou de délit» ? Plus que soupçonnable, je le demandais !

Il eût donc fallu qu’on prenne en considération la possibilité de la consommation d’un délit, que l’éventualité d’une enquête fut évoquée. Nul ne l’a fait. En revanche, ces tentatives de me faire partir, puis ce contrôle sur un ton d’intimidation, vu mon refus de partir. Me voilà traité en délinquant potentiel pour l’exact opposé de l’énoncé de la loi, pour ma volonté de témoigner. Si la tentative d’omission de délit (d’étouffement de l’affaire) se confirme, alors c’est clair : délit de témoignage !

Mes papiers à la main, voilà donc le CRS parti à quelques mètres de distance, et les voilà à deux, épelant mon nom dans leur talkie-walkie… J’entends des crachotements venant de l’autre bout du fil… encore ici, puis là-bas, puis encore… avec obstination… cela a duré – combien ?… longtemps, assez longtemps pour que je perde patience. Mais qu’est-ce qu’ils cherchent, à la fin ? un tel abus n’a que trop duré, j’exige qu’on me rende mes papiers !

Je m’approche de celui qui me paraît le chef (mes papiers dans ses mains), j’attends. En face de lui ma posture est sans équivoque ; quelques instants, j’ai mes papiers.

En voilà un qui n’est pas d’accord. Le second CRS âgé de la première patrouille. Il s’avance, veut me les arracher des mains, je l’évité, il réessaye… C’en est trop ! je veux bien éviter tout incident, mais basta, je suis prêt à me battre pour faire cesser l’arbitraire, advienne que pourra. Le chef qui me les a rendus doit intervenir deux fois («c’est bon !…», «non ! c’est bon !») avant que le CRS renonce. J’ai mes papiers – et après ?

Je vois mon erreur. Ils voulaient me faire «circuler». Ils m’ont eu en douce, avec cette histoire de papiers. En déviant mon centre d’intérêt. Maintenant, quatre, non, cinq mètres me séparent du blessé. Je suis coincé – et lui isolé au-delà d’une haie bleue de CRS… pour avoir cédé à l’impatience. Mais je témoignerai. Ah, je témoignerai !

Déni de témoignage

Je m’éloigne un peu, sans quitter le trottoir et sans les perdre de vue. Le temps passe. Une voiture de police arrive, se gare en face, le long du trottoir central. Deux agents en descendent, dont une jeune femme blonde, ils se joignent aux CRS. Combien sont-ils ?… treize – moins deux agents… onze CRS autour du petit homme seul.

Peu après, la blonde vient me demander de m’éloigner (je continue donc de déranger). Est-ce que je peux lui poser une question ?… Bien sûr.

«J’ai été témoin de la violence contre cet homme…» En deux mots je lui dis ce qui s’est passé. «Je voudrais témoigner ; y aura- t-il une enquête ? par qui ?» – «Si le monsieur porte plainte. Par les CRS.» – «Par les CRS ! ?» Méfiance.

La voilà partie aux nouvelles. La voiture-secours des pompiers arrive. La fille revient et me dit que «le monsieur a déclaré qu’il s’est blessé tout seul en tombant».

«Tout seul ?… Ah. non, ça c’est pas vrai ! j’étais là !… C’est…» C’est pas vrai !

Un spectacle pareil, quand vous le voyez pour la première fois, vous n’êtes pas près de l’oublier. Sur le trottoir d’en face, une meute humaine hurlante, elle avance vivement à grands coups de pieds dans les marchandises au sol, les envoyant pardessus la tête des gens, femmes et enfants roms, bêtes affolées qui détalent !

Je suis complètement abasourdi… Ces hommes, des agents de la police… mais qu’est-ce qu’il se passe à Couronnes ?

La fille s’en aperçoit, dit quelques mots que je ne retiens pas – concernant le blessé, le commissariat du 11e arrondissement… part rejoindre le groupe des CRS.

Les pompiers amènent le blessé dans leur car. Les rangs des gens, un moment dispersés, se reforment sur le trottoir central. Je réfléchis.

Du diable si je m’attendais à ça, «blessé tout seul»… Lui qui : «pourquoi vous m’avez fait ça !»… Pour réussir cette volte-face, il leur fallait le travailler, voilà pourquoi il leur fallait m’écarter, l’entourer d’un cordon sanitaire. Et voilà ce que «circulez» veut dire, «y a rien à voir», pas de témoins. Maintenant, est-ce l’essentiel ? Il se passe ici bien des choses… la fille, gentille, mais pas choquée, c’est donc qu’elle a l’habitude… Cette «bavure» du CRS, peu de chose dans un jeu plus grand ? ça en a tout l’air.

Je traverse la chaussée alors que le car des pompiers démarre emportant le blessé. Je n’ai plus rien à faire ici… Sauf que la blonde revient me dire qu’elle va déposer une main courante, ainsi «si le monsieur porte plainte vous pourrez témoigner», il lui faudrait mes coordonnées. Volontiers. Je lui donne mes papiers et mon adresse parisienne, je serai là pendant quelques mois. Une fois sur le trottoir central, c’est comme une frontière franchie. Des gens se serrent autour de moi, des jeunes (des Tunisiens ?)… et des poignées de main qui me remercient.

Je traverse pile le parc qui ferme à 20 b 30. Cela a duré une heure tout juste.

Le marché aux «biffins»

Le lendemain, je passe voir deux amis intellectuels français, je leur raconte ce qui m’est arrivé. Le premier se moque gentiment de ma naïveté face aux méthodes de la police française ; dans la meute à courre, il pense reconnaître celles de la Bac. Il paraît que cette «brigade anticriminalité» (créée par Pasqua) intervient, à présent, après les banlieues, aussi dans les quartiers «sensibles» de Paris.

Le deuxième (habitant le 20e) me dit que oui, bien sûr, la police ; mais derrière la police, les maires d’arrondissement ; mais derrière, les commerçants et la «communauté chinoise». La maire du 20e surtout a fait sa spécialité de la «guerre aux biffins» (j’apprends ce mot signifiant chiffonnier et, par extension, vendeur à la sauvette), en mai elle a guidé sur le boulevard de Belleville une manifestation anti-biffins de quelque deux cents personnes. C’est du côté de la politique des maires PS (10e, 11e, 19e et 20e arrondissements) qu’il faut chercher.

Dimanche, ma décision est prise, j’enquêterai sur le terrain. Dès le lendemain et pendant plus de trois mois, en fin d’après-midi ou début de soirée, me voilà en observation sur les six cents mètres de trottoir central entre la rue de l’Orillon et le métro Ménilmontant. Parfois presque en passant, le plus souvent en m’attardant une demi-heure, une heure, voire deux ; emboîtant le pas aux «patrouilleurs», parlant avec les gens, prenant des notes – et espérant retrouver mon petit homme pour l’interviewer. Hélas, je ne l’ai plus revu, ni je n’ai rencontré personne le connaissant ; j’ignore ce qu’il en est advenu.

Au jour le jour, j’ai tenu un journal fort succinct. Et fort long.

Mercredi 7 septembre. Vendredi dernier je dois être tombé en pleine opération policière d’envergure, les jours suivants le vide est fait. Quelques vendeurs, en marge du boulevard. Ombres inquiètes en attente. Discutant par petits groupes, l’œil au guet, prenant le pouls du vent Surtout des femmes roms. Valises, cabas à roulettes, caddies, poussettes, mal dissimulés entre les voitures en stationnement Mais hier, 20 h, environ deux cents, là où le boulevard se dépouille de ses arbres, entre les rues de la Fontaine-au-Roi et de l’Orillon. Aujourd’hui, à une heure moins tardive, au même endroit, une foule dense d’environ huit cents personnes, poussant sur une cinquantaine de mètres après l’Orillon vers le métro Belleville, s’effilochant en deux franges à droite et à gauche.

Du remous à la hauteur du Zèbre (un cabaret). Surgis d’on ne sait où, trois patrouilleurs, trois armoires à glace dépassant d’une tête les plus hautes têtes alentour. Le plus baraqué, deux mètres de haut, fonce sur un petit vendeur qui réussit à s’échapper en se jetant entre les voitures de passage (cette façon de se sauver au risque de sa vie, combien souvent la verrai-je depuis). S’il manque son homme, l’hercule ne manque pas le sac, il revient avec ; tandis qu’il piétine les marchandises au sol, le sac gît à côté, il le ramasse, le jette dans le caniveau, saute dessus, l’écrase à coups redoublés, regagne l’emplacement des marchandises ; disquettes et CD volent en éclats sous ses bottes. Je n’ai jamais vu un tel déchaînement contre des choses, on dirait que le fonctionnaire prend son pied à cette casse méthodique et sauvage. Ses deux collègues, c’est en esprit qu’ils participent, plantés là, deux coqs de combat rengorgés ; tantôt contemplant le carnage d’un œil atone, tantôt dardant alentour sur l’assistance des regards secs et durs. Une façon de tenir les gens à distance ?… je m’approche et m’attends à être repoussé, mais non. Alors je comprends.

Ce déchaînement destructeur n’est pas celui d’un homme, il renvoie à un autre et plus puissant déchaînement. C’est sa représentation simplifiée jusqu’à l’os. La trique métaphysique expliquée à monsieur Tout-le-monde, l’image en abrégé de la toute-puissance destructive de l’État. Tout comme ces choses détruites au sol ne sont plus des choses, mais une métaphore du ciel de la politique. Pouvoir et vouloir d’État tout à la mise hors d’État des infimes parmi les classes «dangereuses». Ces agents doivent, veulent être vus : par les «biffins» et par les «anti-biffins» du quartier. Ils mettent en scène pour le peuple d’en bas l’État volontaire d’en haut et sa politique de l’émotion forte. Politique de force et de peur, peur animale et peur rêvée, avec en contrepoint le syndrome du propriétaire et l’imaginaire de la sainte frousse déchaînée, son armée de remèdes primaires et la force révélée de l’État protecteur.

«On déga-a-a-ge !»

Combien n’ai-je pas vu, depuis, de ces casses (et, en moindre mesure, de distributions aux pauvres honteux du quartier des biens séquestrés aux pauvres venus d’ailleurs : «Servez-vous ! c’est gratuit!»), et de ces agents de la force publique en guerre contre ce «rebut de la société» qu’est la condition «pas digne» et «monstrueuse» de chiffonnier (dixit la maire du 20e) – contre le crime de paupérisme qui, à même les trottoirs, fait resurgir d’anciens spectres et voir en plein jour le revers de la médaille d’une société dite «d’abondance». Chaque fois, comme cette fois, les fonctionnaires repartiront fiers de la mission accomplie, d’avoir fait leur part de «pédagogie», leur cours d’instruction publique dispensé aux indigents. Allez, tirez-vous… «On déga-a-age !»

Mardi 13 septembre. Ce hurlement prolongé, répété – hurlement de la meute lancée sur ses proies – hurlement du fauve qui vient de manquer sa proie – je l’ai clairement entendu aujourd’hui pour la première fois. Il montait, redoutable, de la terrible hure en colère de l’agent de mercredi. J’ai finalement saisi la signification de ce cri que j’ai déjà entendu sans le comprendre (et que j’entendrai maintes fois encore), venant d’autres gorges moins puissantes de fonctionnaires sur le pied de guerre. Signal de fuite générale du troupeau… «On dég-a-a-age !»

Vers 18 heures. Environ sept cents personnes entre Couronnes et Ménilmontant. Une demi-heure plus tard, facilement plus de mille. Descente de police, deux voitures se succédant. Quelqu’un à mes côtés (face au métro Couronnes, de l’autre côté de la chaussée), dans son portable : «Ils sont de nouveau là, même endroit». Tandis qu’une dizaine de vendeurs s’esquivent, «ils» vont droit au but : deux jeunes Maghrébins appuyés contre la rambarde du métro, contrôle d’identité, l’un est embarqué. Cela n’a duré qu’une minute, au milieu d’une foule très dense. Dans le même temps j’aperçois une patrouille de trois agents derrière la bouche de métro, on dirait qu’ils se cachent, ils scrutent au-delà de la foule vers Ménilmontant, l’un semble à l’écoute de son talkie-walkie. Visiblement, ils attendent quelque chose, mais quoi ?

Comme si les cors avaient sonné la chasse. Tous trois partent d’un même élan, courent vers le plus épais de la foule, trois autres accourent à leur rencontre venant de Ménilmontant, des hurlements éclatent, c’est la débandade, et les plus faibles qui font les frais de l’instruction de tous. Voilà le géant destructeur de la casse devant Le Zèbre : il traque une femme rom chargée d’un balluchon trois fois plus grand quelle. Rondelette, haute comme une pomme, elle le surprend par son agilité, fait du slalom entre les groupes débandés ; de dos on ne voit qu’un énorme balluchon bondissant au-dessus de deux talons rapides, slalomant entre les voitures dont crissent les freins, car l’agent ne la lâche pas. Les voilà tous les deux sur le trottoir d’en face, engagés dans une étrange partie de course-poursuite autour d’une des jardinières en béton devant Darty – un ballet bizarre de sauts tantôt à droite, tantôt à gauche – aïe ! à ce jeu de cache-cache au travers des vides de la haie, le balluchon s’est fait surprendre à contre-pied… Le voilà abandonné entre les jambes entravées du géant, voilà qu’un commerçant spectateur s’en saisit («c’est pour si la dame revient le chercher…») et le rentre dans son magasin ; et voilà, formidable, un dernier rugissement dans le dos de la femme délestée qui prend ses jambes à son cou et disparaît déjà sur le trottoir central… «On déga-a-age !»

Ces patrouilleurs tout en bleu comme des CRS, ce ne sont pas des CRS. Sur l’écusson de leur bras gauche, une inscription : BST. Dont je découvrirai plus tard le sens.

L’ordre patrouilleur

«Belleville a été doté en février de la seule Brigade spécialisée de terrain (BST) de Paris, composée de 25 policiers.» (AFP, 29-6-2011) Remède du ministre de l’Intérieur et «promesse» (lors de sa visite sur place, le 29 juin dernier) «aux Asiatiques de Belleville de « mettre le paquet »«, de faire «entrer en action», d’urgence, cette brigade spécialisée afin de les faire se sentir «davantage en sécurité» (ibid.). Ceci, après les deux grandes manifestations «asiatiques» (plusieurs milliers de participants) «contre l’insécurité qui gangrène le quartier» (Figaro Magazine, 3-7-10), le 20 juin 2010 et le 19 juin 2011 ; après qu’à la réunion du conseil de quartier du 10 mai 2011 et à la manif suivante du 20 mai sur le boulevard de Belleville, la maire du 20e ait entonné la trompette de la guerre sainte sociale (voir ci-dessous) ; après les appels des maires PS d’arrondissement se plaignant de ce que «les effectifs de police ne sont pas déployés en nombre suffisant» (première adjointe au maire du 10e, AFP, 5- 7-10) ; après que jusqu’à la «fille adoptive de Jacques Chirac» («d’origine vietnamienne» et de «sympathies sarkozistes») ait demandé, contre «les voyous et la racaille», au ministre «d’accorder d’urgence des effectifs de police supplémentaires» (Le Parisien et Libération, 20-6-2011).

C’est en lisant de tels articles que je me suis fait une idée de la toile de fond politique de ce déchaînement de violence publique – d’une police harcelant, terrorisant femmes et enfants et autres vendeurs ambulants inoffensifs. Je dis bien inoffensifs. Pendant tout le temps passé en observation sur le boulevard, je n’ai rien vu de louche de leur part (si ce n’est – et si c’est bien une présomption de vol, ainsi que l’écrivent les anti-biffins – la présence sporadique de rares vendeurs de portables ou de vélos, du reste non inquiétés par la police); jamais je n’ai vu de dealers ou de revendeurs de choses de valeur (comme j’ai lu aussi) soupçonnables d’avoir été volées. Ces gens sont bien, et de loin, pour la plupart des chiffonniers (j’en ai vu qui triaient les poubelles), ou plutôt, dirais-je, des récupérateurs écologiques, à qui la société devrait savoir gré d’un service rendu gratuitement.

Et j’ajoute que ce qui m’a frappé le plus, c’est leur capacité de souffrance, d’endurance, l’habitude du danger et de son quotidien retour, la paisible énergie du malheur. Jamais je n’ai vu un geste, entendu une voix de révolte. Je m’avoue, quant à moi, incapable d’une telle force d’acceptation. (Mais il est vrai que je n’ai pas vu les patrouilleurs s’attaquer aux «Harragas» sur le marché. Autre chose de s’en prendre à de petites femmes roms, ou «asiatiques», autre chose à des groupes de jeunes hommes fiers et vigoureux que je n’ai jamais vus faire un mouvement de recul à l’arrivée de la police.)

Est-ce bien là «les voyous» dont se plaint la «communauté chinoise» ? Bien là la cible de ses deux grandes manifestations de juin 2010 et juin 2011 ? – «Au final,» rien de nouveau (commente Mediapart au sujet du «paquet» du ministre), «si ce n’est la généralisation des « patrouilleurs »… réinventés en vue de l’élection présidentielle « pour donner plus de visibilité » aux forces de l’ordre». (30-6-2011)

J’ai illustré mon expérience de la visibilité de cet «ordre des patrouilleurs». Trêve de cela. Rien n’est plus lassant que la banalité du mal se répétant toujours le même. Le même, et tout aussi brutal même lorsqu’il n’est que verbal («car ils ne sont pas des chiens»), a répliqué, lors du passage d’une patrouille du commissariat, un Français à ma remarque que ces agents n’avaient tout de même pas été violents (comme les BST).

La guerre de la «propreté»

Ils «se disputent et ils laissent tout leur commerce sur place quand ils s’en vont. C’est dégoûtant.» (Le Parisien, 21-5-2011) Ces mots sont d’une «riveraine du 11e» lors de la manifestation anti-biffins du 20 mai 2011.

Je ne peux douter de la bonne foi de cette dame. Je pense que, ou bien elle n’était pas assez informée, ou bien elle n’avait pas tout vu. Moi-même j’ai eu au début cette pensée : ils pourraient au moins emporter leurs affaires (en y regardant à plusieurs fois j’ai changé d’avis). Moi-même, j’ai parlé à des riverains qui, tout en se déclarant non hostiles en principe aux vendeurs, déploraient la saleté laissée derrière eux ; et puis à d’autres, qui en me rapportant de tels propos les qualifiaient sans plus de «racistes». Il est pourtant vrai que le boulevard est souvent jonché de tas de vêtements abandonnés.

Procédons par ordre. D’abord : septembre, octobre, novembre (et un bout de décembre) – je dois bien avoir passé une centaine d’heures, au bas mot, pendant autant de jours, sur le boulevard pour voir de mes yeux. Deux fois j’ai assisté à un début de dispute, impliquant des «Harragas» (je crois) et un ou deux vendeurs «ne voulant pas d’histoires» (avec la police), deux débuts vite apaisés par leurs voisins. Alors je me dis : ou bien j’ai joué d’une malchance singulière, ou bien, vu la rareté des disputes et la fréquence des abandons de vêtements, il y a là une généralisation et un rapprochement abusifs. Accoupler ainsi ces deux phrases «ils se disputent» et «ils laissent», à quoi cela revient-il sinon à peindre le tableau d’une misère chamailleuse qui s’étale, d’une déchéance extrême ? N’induit-il pas un rapport de cause à effet ? tant «ils se disputent», qu’«ils laissent» (ce rebut sur le sol public), et vice-versa : tant «ils laissent», qu’ils sont eux-mêmes ce comble du dégoûtant (le rebut hargneux de la société).

Deuxièmement : l’état de saleté du boulevard pendant et après le marché informel. C’est là le nœud de l’affaire, la raison massue (raison qu’on ne met pas en doute, car personne n’y regarde de près) de l’action des maires ; le pourquoi, à la manif du 20 mai contre le «marché de la misère qui gangrène le quartier», la maire du 20e «a dit haut et fort son « exaspération face à la dérégulation de l’espace public »» et «demandé à la préfecture de police « l’installation de cars de CRS en permanence sur le boulevard »» (Le Parisien, 21-5-2011). À ses côtés, les manifestants : «scandant « oui à Belleville, non à Poubelleville »» (ibid.); et les adhérents de Belleville-Couronnes Propre, fer de lance des anti-biffins, «association de quartier» promotrice de la guerre de la «propreté» auprès des riverains, des mairies et de la préfecture de police.

Son logo : «Stop au marché sauvage». Son site : abondant en fantasmes qui, d’une part, présentent ce marché comme une vraie cour des miracles concertée («les trois-quarts… des objets… ne vont pas trouver acquéreurs, même à 50 cts… vont être abandonnés laissant l’endroit transformé en décharge à ciel ouvert ; ceci sert de paravent à une autre activité : le recel de marchandises d’une certaine valeur, au centre du marché ou dans les rues adjacentes ; à la moindre alerte ces marchandises disparaissent sans laisser de traces», 1-3-2010 ; «l’immense majorité de ce qui est vendu est volé ou contrefait», 10-5-2011), et, d’autre part – sans crainte de se démentir – comme une Babel où personne ne comprend personne, où tout le monde vole tout le monde et se bagarre avec son prochain pour n’importe quoi.

Son arme : le chantage électoral. Pétition de «300 signatures» au préfet de police (8-10-2011), adressée aussi au maire de Paris, à la maire du 20e, au député-maire du 11e et à une autre députée (tous PS). «En dehors… [des] vols, agressions et trafics en tout genre, la prostitution et les risques sanitaires, le marché à la sauvette… interdit la bonne circulation des piétons et des poussettes» – toutes «nuisances» non tolérées dans d’autres quartiers parisiens tels «les Champs-Élysées». (Quant à moi, j’ai toujours pu circuler sans encombre, mais j’accorde que si l’on n’aperçoit que saleté et dégoûtation, on peut avoir de la peine à le faire.) Et c’est pourquoi la pétition demande la fin de toutes «discriminations territoriales» et l’«égalité de traitement» avec les autres quartiers : sans quoi, «à la veille des élections, cela pourrait passer comme un manquement».

Les trois quarts des objets – abandonnés… etc. Encore une fois, je dois avoir joué de malchance, ou avoir eu la berlue permanente. Sans pouvoir affirmer que cela vaut aussi avant début septembre (mais certains me l’ont juré), je dois dire ce que j’ai vu depuis. Dans mon tour quotidien du boulevard, je n’ai pas remarqué de vendeurs partir en laissant «leur commerce sur place», sauf s’ils se sauvaient devant la police sans avoir eu le temps de remballer – à tel point que des fripes éparses au sol, ça a été vite pour moi le signe de son passage. Ce que j’ai vu, en revanche, c’est ramasser et ranger avec soin les affaires dans sacs et caddies. N’est-ce pas bien naturel, s’agissant de leurs biens acquis par leur travail de récupérateurs ?… Et n’est-ce pas, qu’en y regardant de près, le nœud de l’affaire se montre sous un autre jour ? Qu’en considérant les circonstances factuelles de sa production, change la physionomie de la «saleté après marché» ?

Dedans et dehors

L’association BelleviIle-Couronnes Propre revendique, non sans raison, devant le préfet et les élus PS, la «mixité sociale» réussie du Bas-Belleville : «Des habitants de toutes catégories professionnelles, d’origines et de confessions diverses se côtoient, travaillent et vivent ensemble.» Mais encore, quelle mixité ?

Lundi 19 septembre, 18 heures. Pas mal de vendeurs sur les trottoirs latéraux et central. Aucun n’ose sortir ses marchandises. Ils attendent, l’inquiétude sur les visages. Deux (bientôt trois) BSR (le troisième, matraque au poing) se promènent sur le boulevard, ils s’arrêtent çà et là devant des groupes pour leur indiquer d’un grand geste le métro à prendre : Ménilmontant. Un gros costaud de patrouilleur se campe : «Toi ! c’est la dernière fois !», à l’adresse d’une femme rom de l’autre côté de la rue, en face du magasin DIA. Ni une ni deux, la jeune femme se met à courir balluchon au dos, il veut la poursuivre, elle a pris trop d’avance.

Une demi-heure plus tard, la même, en attente avec d’autres sur le trottoir latéral entre les rues Bisson et Ramponneau. Il fait chaud, les terrasses des cafés-restaurants débordent en tous sens sur le trottoir large et ombragé. Les clients, jeunes, moins jeunes, témoignent du quartier : toutes les couleurs se mêlent, souvent à la même table, ce genre de mixité a bien cours ici.

Les trois BST passent sur le trottoir central ; et le grand gaillard de voir la petite dame. L’apercevoir traverser la chaussée et bondir sur elle c’est tout un. Je suis plus qu’étonné de la rapidité, vivacité, de ces femmes roms. Comme celle d’il y a six jours, celle-ci sème son poursuivant, tout malabar qu’il est, et sans lâcher son précieux balluchon d’où s’enfuient quelques nippes.

Mais ce qui me bouleverse le plus, c’est la vue des gens aux terrasses. La scène s’est passée sous leurs yeux, au contact des premières tables. Le géant, lancé sur les trousses de la femme au balluchon – son hurlement de déception pour la prise ratée, flottant au-dessus du brouhaha de la rue et des terrasses – sa poursuite, s’exhibant sur une trentaine de mètres en face des cafés vers la rue Bisson et au-delà. Je n’ai perçu, chez les attablés, aucun mouvement de surprise ; je ne dis pas d’indignation, mais de participation au drame de cette femme traquée, à sa course folle pour échapper au danger.

Cette impression d’une indifférence sans rémission, j’ai voulu en avoir le cœur net. Les jours suivants, j’ai observé les consommateurs aux terrasses. Cafés branchés, me dit-on ; petite et moyenne bourgeoisie, en gros. La plupart ne levaient pas les yeux, alors qu’en face, à dix mètres, occupant tout le champ visuel, plusieurs centaines de personnes à la merci des vagues répétées des patrouilleurs tentaient en vain de tenir leur petit marché de survie. Je dis ici ce que j’ai dit alors à des amis : Mon étonnement ne fait que grandir ; au fur et à mesure prend racine en moi la vision de deux continents séparés par un océan infranchissable de quelques mètres d’asphalte. «Haine et égoïsme de classe», «racisme social», c’est peu dire ; il y a là plus que ça. Deux mondes incommunicables. J’ai songé, en les regardant, à des images d’autres temps : «dedans et dehors», séparés par un mur. Si subtil soit-il. Ce mur marquait l’incommunicabilité sans merci d’un monde à part, il le séparait et le cachait et lui cachait le monde nocturne du dehors, des estropiés aux béquilles. Dans les peintures de l’«expressionnisme» social (Allemagne d’avant le nazisme) le dedans était un monde bourgeois, fêtard, et les bourgeois étaient des brutes retranchées dans leurs tanières dorées, des champions d’un égoïsme sordide ne pensant qu’à assouvir leurs pulsions, gourmandises.

Sur le boulevard c’est différent, rien n’empêche la vue. On voit, on se montre, on n’ignore pas. Ce monde n’est pas muré. Mais on fait comme si. Potentiellement, c’est pire, sur le boulevard, si humain. Autrefois, le «dedans» des vices bourgeois, privés, était séparé de la société ; et les pauvres faisaient partie du «dehors» social et du paysage urbain. Mais quand, coupables de montrer leurs béquilles, ce sont les estropiés sociaux qui sont les brutes citadines ? Quand ce sont ceux du trottoir d’en face qui sont coupables de brutaliser notre «humanité» ? (d’estropier les vertus de notre «mixité sociale si chère à l’État qu’il en a fait un objectif prioritaire du programme national de rénovation urbaine» ?)… Quand c’est le dehors, le paysage social même de la ville, qu’on veut changer ?

Nettoyage social

Lisez la lettre et la pétition de BelleviIle-Couronnes Propre au préfet et aux élus PS. Lisez la calme, inébranlable férocité de cette voix du droit profané, exigeant, «dans le cadre et sous le contrôle de notre démocratie», le «respect des droits et des devoirs de chacun», le respect du «droit commun», «dans un État de droit», de voir l’État expulser les indésirables de «nos quartiers».

Écoutez la maire du 20e plaidant la même cause au conseil de Quartier du 10 mai, faisant sa leçon d’histoire sociale morale es chiffonniers. Ils «étaient le rebut de la société, rejetés par les bourgeois au-delà des fortifications… ils vivaient sur des tas d’immondices avec leurs enfants, c’était monstrueux.» De même aujourd’hui : «il n’y a aucune dignité dans la misère». (www.parisseveille.info, 16-5-2011, tract EELV 20e et PG 20e)

Indigne Victor Hugo ! qui consacra plus de 1500 pages à montrer la dignité des «Misérables». Indigne socialisme du 19e siècle ! né d’abord pour fustiger l’indignité de leurs argousins bourgeois. La maire, elle, socialiste du 21e siècle, se dit «exaspérée» par la misère indigne qui a «créé une zone de non-droit» à Belleville (le75020.fr, ibid.), et par un État laxiste qui ne met pas assez le paquet pour rétablir le droit et faire sa besogne, à l’exemple des bourgeois parisiens d’antan.

On a là les lignes de force et le fil reliant ce qui se passe réellement et dans les têtes. La boucle bouclée et la politique du bouc émissaire. Le mécanisme politique de fond, de corruption des pratiques et des idées «sous le contrôle de notre démocratie» étatiste, le chantage électoral accepté, consubstantiel à la démocratie et à l’État. Des «riverains» électeurs qui en appellent aux «élus» – des élus et riverains tous ensemble qui en appellent à l’«État» – et la police d’État qui fond sur les indésirables (d’autant qu’ils sont «étrangers») et en appelle à la collaboration des élus et des riverains : «Le 5 octobre dernier», à la préfecture de police, le «directeur de la Sécurité de proximité de l’agglomération parisienne… réaffirme le souhait d’un soutien des actions de la BST… de la part de la population et la nécessité d’échanges entre la police et la population.» (BelleviIle-Couronnes Propre, 17-10-2011)

Mardi 8 novembre, 18 h. Environ 400 vendeurs, entre Couronnes et Ménilmontant. Et Lou (jeune étudiante) qui vient vers moi : «Terrible !»… Elle me fait le récit de «scènes affreuses» depuis la dernière fois qu’on s’est vus. «Un flic bondit de sa voiture, il dirige sa gazeuse sur une femme rom : ‘Tu dégages ! sinon… » Ce sont souvent les Roms qui sont visés. On ne peut pas les expulser légalement, du coup on leur ôte le droit de travailler, on terrorise les femmes et les familles pour qu’ils partent « volontairement ». C’est honteux !»

Une demi-heure plus tard, métro Couronnes. Je vais partir lorsqu’elle me montre trois agents : «Une opération se prépare, je viens d’entendre : ‘Tu as ta gazeuse, oui ? – Oui ! »» Elle me montre deux éboueurs qui s’approchent, une benne à ordures qui vient de Belleville, suivie d’une voiture «mairie de Paris» : «Une opération de nettoyage. Tu vois les trois huiles dedans, ils sont là pour le spectacle.» (En effet ils suivront la benne tout au long sans mettre pied à terre.) Plusieurs (et surtout Lou) m’ont parlé d’agents «mairie de Paris sécurité», de bennes «propreté de Paris» travaillant de concert avec la police. S’il m’est arrivé de voir les premiers, je n’ai pas vu de bennes à l’œuvre. Tant pis pour mon rendez-vous, j’arriverai en retard.

Le camion s’est arrêté, ça bouchonne et ça klaxonne. Il redémarre tout doucement ; puis accélère d’un bond lorsque les trois patrouilleurs s’élancent, matraques au poing, en jetant leur cri de guerre sur le trottoir central devant Darty : «On déga-a-a-ge !» Les vendeurs, pris de court, décampent. Boulevard désert et jonché de monticules presque jusqu’à Ménilmontant. Les agents (au nombre de cinq, les deux autres venus de là-bas dans une manœuvre d’encerclement) forment un large cercle au centre duquel travaillent les deux éboueurs ; la besogne est vite expédiée, je ne compte pas les containers de fripes bien tassées dont le contenu, par deux, disparaît dans la gueule de la benne. En moins de cinq minutes c’est terminé, camion et huiles et agents partis. Et moi aussi. Avec, dans les yeux, l’image d’un mécanisme bien huilé, et dans les oreilles les derniers mots de Lou après qu’elle m’a indiqué un groupe de femmes rom épiant depuis un coin de rue : «Nettoyage ethnique ! Nettoyage social !»

La peur bleue

Sur le boulevard, par les belles fins d’après-midi de septembre, j’ai rencontré des connaissances, d’anciens sans-papiers de l’occupation de la Bourse du travail – et Lou. Lou a été, de loin, ma principale source d’information, riche en commentaires. C’est elle qui m’a donné les premières indications détaillées sur la manif anti-biffins du 20 mai : «Écharpes tricolores en tête, une camionnette tapissée CFDT avec sono, deux, trois cents personnes, les petits fachos du coin. Ils s’affichaient derrière les maires avec leurs slogans : « Belleville n’est pas une poubelle ! » – c’est-à-dire : vendeurs, étrangers, égale déchets.» Elle, qui m’a conseillé d’«aller sur Indymedia : des témoignages courts, anonymes, mais véridiques».

C’est grâce à elle que j’ai eu une foule de précisions : strict quadrillage du quartier depuis deux ans ; fouilles et interpellations au faciès ; rafles de Roms et de sans-papiers chinois, tunisiens, et autres ; violences physiques, menaces à la matraque, au flash-ball, gazages, parfois blessures, chiens contre des personnes ; mais aussi scènes de résistance d’une partie de la population (même chinoise, notamment lors d’arrestations arbitraires) allant jusqu’à l’émeute. Harcèlement, arrestations de «Tunisiens de Lampedusa», déchirement de leurs papiers délivrés en Italie, afin de les forcer à demander l’»aide volontaire au retour» ; ce témoignage de l’un d’eux : «La France c’était mon rêve ; le rêve a mal tourné ; la police ici n’est pas mieux que celle de Ben Ali ; nous sommes peu et seuls, eux beaucoup, lutter ne sert à rien ici ; ils ont donné le nom de Mohamed Bouazizi à une place de Paris ; mais le maire fait spolier et arrêter les Mohamed Bouazizi d’ici par la police ; il nous a fait expulser du gymnase ; c’est ça la France.» Et cette interrogation d’un «biffin» : «On nous chasse de partout, on nous interdit notre travail, mais il faut vivre – ils veulent nous jeter à tout prix dans la petite délinquance ?»… Et puis, sur la «rénovation» du quartier, fin mot de l’histoire : «Ces habitants… affirment ne plus supporter le marché sauvage, parlent de nuisances quotidiennes, d’insécurité, de coupe qui déborde… et de dévaluation immobilière. Les activités des biffins feraient baisser les prix de leurs biens fonciers. Inacceptable.» (Journal Article, oct-nov. 2011) Voilà au bout de quelle hampe flotte l’étendard de la «dignité» déployé par des élus Ps : propreté, sécurité et – prix du mètre carré. L’«image» sonnante et trébuchante d’un «Belleville bobo», à l’image d’un électorat petit et moyen bourgeois à la pointe de la guerre sociale pour la valorisation de la rente foncière.

Nous, les Italiens, nous connaissons de longue date des « délits d’opinion » codifiés (depuis le Code pénal fasciste). Découvrirais-je aujourd’hui en France un « délit de témoignage » informel œuvrant même après les contrôles d’identité dans la rue ? Le présent récit sera alors à lui seul le corps du délit.

Mais qu’en sera-t-il demain, si les conditions générales s’y frètent, de ces jeunes agents formés à l’exercice de la violence, de la terreur, et à traiter comme du bétail les populations faibles et démunies ? N’ont-ils pas conscience que la présence de témoins est un garde-fou contre les «bavures», que témoignage rime avec gage – gage d’avenir de leur qualité d’hommes ? 

L’éditorialiste

[NOTE. Depuis décembre, le nettoyage est fait. La présence de vendeurs ambulants sur le boulevard est sporadique et fair ble. La présence policière sans relâche.]

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Étranges étrangers

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel hommes des pays loin cobayes des colonies Doux petits musiciens soleils adolescents de la porte d’Italie Boumians* de la porte de Saint-Ouen Apatrides d’Aubervilliers…

Étranges étrangers

Vous êtes de la ville vous êtes de sa vie même si mal en vivez même si vous en mourez.

* (Bohémiens)                                     Jacques Prévert

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