Des formes de lutte innovantes sans oublier les bien rodées (août 2011)

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Extrait du n° 5 de La Voix des sans-papiers, 23 août 2011

Après la coupe d’amertume des pages précédentes, il nous a semblé bon d’aller de l’avant et parler avenir de lutte. Comment le groupe CSP75 réuni autour de Sissoko envisage-t-il cet avenir ? Voilà la dernière question posée. Sont présents pour répondre : Touré Moussa, président du 18e, Diallo Mamoudou, membre de l’association DlEL («Droits ici et là- bas») et ancien président du 19e (une fois régularisé, il avait présenté sa démission pour laisser la place à un sans-papiers, Dramé avait été élu), Bamba pour le 19e, un responsable du 11e Binazon qui préfère rester dans l’anonymat, et Sissoko.

Mais la coupe est loin d’être vidée. Les faits sont trop présents, le discours sur les perspectives inextricablement se mêle avec des griefs contre l’autre camp. On nous demande d’abord de consigner dans le journal plusieurs déclarations personnelles, nous n’en retenons que deux.

Le responsable du 11e Binazon déclare : «Il n’y a que Socé et Djelloul qui sont partis chez Danfakha, sans avertir personne, tout comme pour la lettre que Socé a écrite.» Et Bamba : «Le sous-directeur, à la rencontre du 19 mai en préfecture, a tout fait et tout de suite pour attaquer de front Sissoko, il voulait le déstabiliser à tout prix, et Danfakha a pris la relève en demandant pourquoi Sissoko et Diallo Koundenecoun, initiateurs du mouvement qui ont fait leur temps, ne se retirent pas. La seule question sur le tapis, posée d’emblée par le sous-directeur suivi par Danfakha, a été la mise à l’écart de Sissoko et de Diallo.»

Mais voici ce qu’on peut retenir de cette interview collective sur l’avenir incertain des collectifs parisiens.

Cette scission a été un coup dur, on ne s’attendait certainement pas à ce qu’un fait de discipline interne se développe en quelque chose d’aussi énorme. Maintenant les perspectives sont bien pires qu’elles ne l’étaient. Cette rivalité qui est en train de se développer ne fait présager rien de bon ; la division est en train de se creuser de plus en plus et elle ne peut que nous affaiblir, tous tant que nous sommes. C’est l’ensemble du mouvement des sans-papiers parisiens qui est en jeu.

Rien que la suspension des rencontres en préfecture a déjà eu son lot de malheur pour nombre de sans-papiers en attente de l’examen de leurs dossiers, alors que Danfakha ne cesse de se vanter publiquement d’être un ami du sous-directeur et de pouvoir faire régulariser les sans- papiers qui se joindraient à lui. On voit les beaux résultats de cette amitié et de sa démarche. Mais si Danfakha est vraiment capable de faire obtenir beaucoup de régularisations, très bien, ce sera bon pour les sans-papiers. Seulement il faut qu’il bouge vite, car c’est le contraire qui se passe depuis trois mois. Faire des promesses qui ne peuvent pas être tenues, c’est la façon la pire d’aborder les choses, car c’est la meilleure d’éloigner plein de gens disposés autrement à la lutte, donc d’affaiblir le mouvement.

Sissoko ajoute :«Vu la manière dont s’est passée la rencontre du 19 mai en préfecture, vu que le sous-directeur a de fait invité Danfakha et les responsables des collectifs à créer une nouvelle coordination, je l’invite, moi, à trouver un nouveau nom à sa coordination préfectorale de sans-papiers, de manière que cesse l’abus du nom de CSP75. Sans cela, la forte tension existante entre les deux côtés va inévitablement monter de jour en jour, et c’est le sous-directeur qui sera responsable de tout ce à quoi cela peut amener.»

Nous nous révoltons contre cette usurpation du nom de CSP75 de la part de personnes qui ont faiblement ou pas du tout (comme les «oubliés de Baudelique») fait l’histoire de notre coordination. En effet, ils n’ont pas d’histoire, et Danfakha par exemple a toujours été contre la ligne «dure» adoptée par la CSP75. Ils s’approprient un nom qui signifie tout le contraire de ce qu’ils font, simplement pour se donner une légitimité qui leur fait défaut. L’adhésion d’un cinquième collectif, les «oubliés», est à ce propos révélatrice. La CSP75 a toujours refusé toute adhésion ou création de nouveaux collectifs en son sein pour empêcher que n’importe qui puisse former le sien et que, du coup, le mouvement se morcelle en de petits collectifs insignifiants et rivaux. C’est cette rivalité et cette insignifiance que sont en train de créer Danfakha et ses partisans, au profit de la préfecture. Les «oubliés», qui représentent à eux seuls plus de la moitié des effectifs réels du côté Danfakha, sont avertis, ils ne pourront pas dire ensuite qu’ils ne savaient pas.

L’ignorance crasse de l’histoire de la CSP75 qui a cours chez les scissionnistes se reflète dans ce qu’ils disent aux journalistes. À l’occasion d’une manifestation à eux, fin juillet, un article a paru dans L’Essor, seul quotidien national malien. Cet article, basé sur les interviews données par Dramé et Danfakha fourmille d’erreurs et de contre-vérités. Il suffirait de n’en citer qu’une, grosse comme une maison, pour juger de la qualité de ces informateurs. Il y est dit que «la CSP75 a été créée en 2000 par Romain Binazon». Or il se trouve que Romain n’a pu ni la créer ni y participer pour la simple raison qu’il était décédé, hélas, quand la CSP75 a été formée en 2004. Mais, vu le contexte de scission dans lequel ces risibles informations ont été données, il faut au moins en signaler encore une. Danfakha y est présenté comme «le nouveau coordinateur» de la CSP75 qui a «remplacé Sissoko depuis novembre dernier» (sic), et c’est «à l’actif» de cette CSP75 de fantaisie et ainsi coordonnée qu’est attribuée «la célèbre marche Paris-Nice en mai 2010» ! La vérité est que Danfakha s’était farouchement opposé à cette action proposée et voulue par Sissoko, et que ni lui ni aucun de ses collaborateurs actuels n’y a participé.

Cette usurpation d’un nom connu a des conséquences trompeuses aussi pour les médias français. Significatif est l’article publié dans Libération.fr (basé sur une agence Afp) à la suite d’une autre manif que les scissionnistes ont faite, début août de République à Baudelique, pour l’anniversaire de la fin de cette occupation (la plus grande jamais faite en France par des sans-papiers et que tout Paris sait avoir été dirigée par la CSP75). Or comme ils continuent d’arborer abusivement, dans leurs manifs, nos banderoles volées au siège de Sud-Éducation où elles étaient entreposées, cela forcément induit en erreur. Le journaliste Afp a sans doute cru que c’était là la vraie CSP75, et il nous a traités, nous, qui depuis la sortie de Baudelique nous regroupons tous les jours à République et qui y étions ce jour-là comme d’habitude, de «faction dissidente d’environ 50 personnes» !

Pour les perspectives, nous avons l’intention de continuer sur la ligne innovante inaugurée par la CSP75 avec la marche Paris-Nice. Il y a, à échéance assez rapprochée (février 2012), notre proposition d’une «marche européenne des sans-papiers» sur le parlement de Strasbourg pour attirer l’attention des politiques européens sur les conditions de vie et de travail des sans-papiers dans les principaux pays de l’UE.

Au départ de Paris (où devraient converger aussi les marcheurs espagnols et portugais), après être passés par Lille, nous nous joindrons avec les marcheurs belges à Schengen. D’autres départs sont proposés de plusieurs villes d’Europe, notamment d’Allemagne et de Suisse.

En France aussi, avec cette marche, à trois mois de l’élection présidentielle, nous souhaitons susciter l’intérêt des partis politiques pour notre cause.

De plus, à Paris, depuis la sortie de Baudelique, cela fait un an qu’un lieu de réunion et d’organisation nous fait défaut, un tel lieu nous est nécessaire pour mener à bien nos projets. Aussi nous n’avons aucune intention d’abandonner notre ligne dite «dure», mais bien expérimentée (par exemple nous réfléchissons à la possibilité d’une occupation), et notamment si la préfecture devait ne pas reprendre avec nous ses rencontres sur le même pied qu’avant.

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