Des squats, des foyers, des sans-papiers…

Extrait du numéro 7 de La voix des sans-papiers du 6 Février 2012

Pas de marché libre, pas l’ombre d’un vendeur, pas de femmes roms en attente sur les trottoirs… Le boulevard est bien vide, en ce dimanche après-midi de fin octobre. Venant de Ménilmontant, une musique populaire vaguement tzigane.

À côté du métro, des jeunes musiciens. Un stand de livres, un de boissons, un troisième: «Distribution gratuite de vêtements». Tendue entre deux arbres, une banderole : «Lutte de classe – quartier libre.»

Quelqu’un me fait signe… «Quelle surprise !» La dernière fois qu’on s’est vus – il y a bien deux ans – il était étudiant à Paris- Dauphine. Maintenant il est squatteur dans le 20e ; et parmi ceux qui ont organisé cette journée «quartier libre». Je lui explique le projet de ce numéro du journal ; il m’invite à visiter son squat et un autre tout proche.

Au 194 rue des Pyrénées ; au Malandrin

Une table avec des livres et des tracts, devant un ancien hôtel-restaurant à deux pas de la mairie. «Le site appartient à la mairie mais il est géré par l’AFTAM, bailleur social connu pour ses méthodes expéditives. Le squat venait d’ouvrir, le 12 octobre, et déjà un référé et une plainte étaient déposés. Il y a quelque temps, aux Amandiers, ils ont vidé un foyer de travailleurs immigrés : habitants dispersés ou à la rue. Faut aller les voir.»

Des gens s’arrêtent, s’enquièrent. Ils se plaignent des loyers inaccessibles, des expulsions qui vont reprendre à la fin de l’hiver. Ils repartent, emportant les tracts et une brochure de conseils pratiques pour les squatteurs.

Quelques jours plus tard, au «Malandrin» (14, rue Landrin), occupé depuis avril. Ce squat se distingue par sa volonté d’ouverture sur le quartier : projections et débats sur des thèmes politiques (dernièrement, 5 films sur «banditisme et révolution»), et bibliothèque de prêt gratuit. Sur les étagères, un bon millier de titres, où dominent l’histoire et les essais : «histoire des luttes et théorie critique», précise une voix.

Les présents sont jeunes, comme rue des Pyrénées, entre vingt et trente ans (étudiants, précaires, chômeurs ?…) La discussion roule sur le mal-logement, la propriété privée, la politique de la ville, la spéculation immobilière ; sur «devoir payer pour exister», «s’organiser contre toutes les expulsions» pour s’opposer à l’expulsion programmée des classes populaires hors de la ville.

«Il y a les bons et les mauvais squats ; les squats d’artistes sont tolérés. Ça promet pour l’avenir, les bobos ; pognon facile, commerces, affaires, image. Les mauvais sont ceux qui bafouent la propriété. Préfecture, mairie, bailleurs sociaux, promoteurs, tous contre.

«Le 14 octobre il y a eu l’expulsion du 18 rue Olivier Métra, occupé depuis une semaine. Expulsion violente et illégale, car, pour la flagrance, la limite est de 48 heures. Mais ils s’en moquent de la loi, tout comme des témoignages des voisins. Dès six heures du matin, le quartier était bouclé pour empêcher la solidarité. Ils ont mis les moyens pour expulser quelques jeunes : flics et gendarmes par centaines. Le propriétaire ? un agent immobilier.»

Au foyer «Les Mûriers»

Il fait sombre, humide et froid, à neuf heures du soir du jeudi 10 novembre, devant l’énorme bâtisse du 16 rue Fernand Léger, parallèle à l’avenue Gambetta là où elle longe le cimetière du Père-Lachaise en montant vers la mairie du 20e.

Lundi, j’avais parlé avec quelques personnes, elles sont là pour l’interview. On s’installe, d’autres s’approchent. Sur notre gauche, une tente-abri ; en face, en haut des marches extérieures de l’édifice, appuyé contre les parpaings de l’entrée murée, un petit meuble : des boîtes de conserves et de biscuits, des boissons aux fruits. Sur la chaussée et les trottoirs, un large chantier de travaux publics.

Sept, huit jeunes hommes des pays de l’ancienne AOF (Afrique occidentale française), un, deux Maghrébins. Je les distingue mal dans la pénombre qui se répand d’un lampadaire impuissant à travers les feuillages des arbres. Tous sans-papiers sauf un, ancien de la CSP75 régularisé lors de l’occupation de Baudelique ; il vient «tous les soirs par solidarité» après son travail. Participent à l’interview Ducouré, Diallo, Tounkara, Diakité, Elie, Baba…

«On a décidé de rester pour protester contre les mauvais traitements. On campe dans la rue, on dort dans les environs, où nous pouvons. Ils ont tout muré», geste large englobant l’édifice, «pour nous empêcher de rentrer.»

Celui qui parle est un Guinéen, l’écœurement et son franc-parler aux lèvres. Un deuxième geste vers l’immeuble : «Quand je suis arrivé, je pesais 64 kilos, maintenant je fais 58.»

Je crois distinguer sur son visage (ce sera l’effet des ombres) les signes de l’émaciation : un visage de jeune ascète noir. On devine, sous de lourds vêtements, sous le bonnet de laine qui lui descend sur les veux, un corps trop maigre pour sa taille. Il veut partir manger, je le prie de rester le temps que je prenne des notes. Pestant contre sa condition de sans- papiers, tout en faisant le geste de partir, il reste ; mais il exige que les autres qui commencent à s’éloigner restent aussi,.

Le foyer a été évacué en juillet. Sur sa masse imposante, marquée de larges plaies mettant à nu la carcasse rouillée, l’injure et l’incurie des ans s’accusent d’autant plus que le rez-de-chaussée et les deux premiers étages (sur cinq) paraissent récemment murés.

Quelqu’un apporte une petite torche, Ducouré s’en saisit, il la tiendra braquée sur le clavier de l’ordinateur tant que je tapote dessus.

Le Guinéen : «C’était un grand foyer, énorme, un millier de personnes. Surtout des Maliens et des Sénégalais, des gens très accueillants par leur culture. Beaucoup de sans-papiers. Dans les chambres (à un, deux, ou trois lits) il y avait plusieurs personnes ; plusieurs couchaient par terre ; dans les couloirs aussi. Une centaine. Les conditions de vie étaient trop dures. On dormait sur des cartons, dans les couloirs. Il y avait plein de rats, gros rats, qui nous marchaient dessus pendant la nuit. Les rats c’était notre couple.»

Elie : «Des rats gros comme des lapins.» Diallo : «A six heures du matin, il fallait partir, ne revenir que le soir. Le soir, plus de cartons. Jetés par l’AFTAM dans les camions « ville de Paris ». La nuit, souvent, à 1 heure, 2 heures, les maîtres-chiens passaient, torches à la main. Des fois, aussi des policiers… Une quarantaine de Tunisiens sont arrivés, révoltés. Ils étaient souvent ivres, cela a créé des problèmes, il y a eu des bagarres. Alors l’AFTAM nous a dit de partir.»

Ducouré : «Ceux en règle ont été relogés à différents endroits. Un foyer à la Villette, un autre à la Porte Dorée, un vieil hôtel de la rue Bichat.»

Diallo, et d’autres : «Les gens de l’Aftam nous ont traités avec trop de mépris. Quand ils ont voulu fermer, ils nous ont donné un délai d’une semaine. Mais on était toujours là. Ils nous ont donné encore une semaine. Quand ils nous ont fait partir, il pleuvait très fort, et ils ont muré les étages. Maintenant notre problème c’est l’hébergement, où dormir. Sans solution, car nous n’avons pas de papiers. On souffre à la belle étoile. Avec l’hiver qui est là.»

Baba : «Le foyer sera réhabilité, on nous a dit, il va rouvrir. Moi je ne crois pas. Dedans, ils vont tout raser, faire des studios. A la Fontaine au Roi le foyer a été fermé. A Couronnes un autre est menacé. Ils veulent nous faire partir en banlieue. C’est pas possible en banlieue, puis venir chaque jour à Paris pour travailler.»

(Le permis de construire porte : «résidence sociale réhabilitation avec surélévation d’un étage». À la Fontaine au Roi : permis de construire «un bâtiment à usage de résidence sociale avec création de 15 logements en surélévation» ; permis de démolir «un bâtiment à usage de foyer d’hébergement social». Manifestement, foyer et résidence sociale ça fait deux. Mais une la volonté d’expulser de la ville ses pauvres et autres irréguliers.)

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