Etats généraux des sans-papiers ?

(Extrait du n° 1 de La voix des sans-papiers, 27 octobre 2010)

Le 25 et 26 septembre se sont tenues à Paris (l’une publique, l’autre en petit comité) deux journées de rencontre où se sont retrouvées des personnes (quelque 250 dans la première, une vingtaine dans la seconde) qui, de manière suivie ou à l’occasion, gravitent dans la sphère des collectifs des immigrés sans-papiers, journées qui, pour faire correspondre les choses aux noms, auraient dû être bien préparées, appelées de façon distincte, puis tenues strictement séparées. Si on en traite ici conjointement c’est que les choses ne se sont pas passées ainsi, et que la confusion a été faite et entretenue tout au long par les organisateurs avec l’effet (voulu ou non) de dénaturer la réalité des choses au profit de la fiction des noms.

Les deux journées ont été convoquées par la Cnsp (coordination nationale des sans-papiers) au moyen d’une seule et même «invitation aux états généraux des collectifs de sans- papiers en lutte pour la régularisation globale», datée du 1er septembre, mais diffusée le 13 (par un soutien) sur les listes et aux contacts. La première s’est tenue à la Bourse du travail de Paris pendant moins de quatre heures (de 13 h 30 passées à 17 h), et c’est là tous les «états généraux». La seconde a consisté en une «assemblée générale de la Cnsp» tenue à son adresse parisienne, dans des locaux du Secours catholique.

La FICTION DES NOMS : ÉTATS GÉNÉRAUX

Voici l’«organisation de la journée» de samedi 25 («états généraux») :

«13 h, allocution de bienvenue et rapport sur les 14 ans de lutte des sans-papiers (1996-2010) par la Cnsp ; 13 h 30/15 h, intervention de cinq minutes de chaque CSP sur la situation locale et nationale ; 15 h/16 h, intervention de cinq minutes de chaque partenaire associatif, syndical et politique présent ; 16 h/17 h, lecture et adoption par les sans-papiers et les CSP de la charte, de la plate-forme de la CNSP, de la résolution sur l’unité de l’ensemble du mouvement démocratique pour la régularisation de tous les sans-papiers et de la lettre ouverte aux Etats des pays d’émigration et d’immigration ; 17 h, clôture des travaux.»

On remarquera la répartition du temps de parole dans ce programme d’une réunion publique convoquée sous le nom d’«états généraux des collectifs de sans-papiers» : une heure et demie (allocution + lecture de la charte etc.) attribuée à la CNSP, alors qu’à chaque collectif ne sont concédées que cinq minutes, pour un équivalent mécanique d’une heure et demie. Il aura fallu deux réunions de discussions confuses, où personne ne savait qui savait quoi, le 17 et 24 septembre (la veille), pour faire repousser à la réunion du dimanche la «lecture et adoption de la charte etc.», mais, pour le reste, ce programme est resté tel quel, si bien qu’entre allocution initiale et clôture des travaux la Cnsp se sera fait la part du lion : trois bons quarts d’heure de parole pour encadrer les débats et finalement en apparaître (même si la charte n’a pas pu être adoptée) la source légitime en lieu et place des sans-papiers et des collectifs nominalement réunis en «états généraux».

Aux réunions du 17 et 24 septembre, des questions avaient été soulevées quant au manque de préparation (ne serait-ce qu’en fait d’information correcte) d’un événement comme des états généraux, et quant à la confusion apparente entre un tel événement et une réunion publique de la Cnsp. Sous la forme conditionnelle de l’expression d’un doute, le mot de supercherie avait même été employé à la deuxième réunion. Ces suppositions ne se sont que trop confirmées.

On remarquera aussi, dans ce programme, l’absence d’un temps de parole pour les «soutiens» individuels, alors qu’une heure (un quart du temps total) est prévue pour les institutionnels («partenaires associatifs, syndicaux et politiques»), c’est-à-dire une ignorance entière (ou un mépris) de la réalité et de la pratique des luttes des collectifs des sans- papiers, lesquels, tout au moins à Paris et en Ile de France, sont pour l’essentiel (à part peu d’exceptions comme la FASTI et le Mrap, associations engagées aussi dans le travail de terrain) soutenus par des individus de bonne volonté. Ce point n’est pas sans importance pour la juste compréhension de ce qui suit.

Après l’énonciation de ce programme viennent deux notes, dont voici la première :

«Sont joints à cette invitation : la charte et plate-forme de la Cnsp adoptée par 48 CSP lors de l’AG constitutive du 20 juillet 1996 ; la résolution intitulée « pour l’unité des sans-papiers, des CSP et de l’ensemble du mouvement démocratique de lutte pour la régularisation de tous les sans-papiers » ; le relevé des conclusions de la réunion des CSP du 14 août 2010.»

[Nb. Ces textes n’étaient pas joints à l’invitation diffusée, défaut signalé par le soutien diffuseur, mais jamais corrigé. La généralité des participants ne les ont eus qu’en plein milieu de la réunion du 25.] Voici la deuxième note :

«Dimanche 26 septembre à 13h est convoquée l’assemblée générale de la CNSP : chaque CSP adhérent doit y être, représenté par 2 délégués. Ordre du jour : confirmation de l’adoption de la charte, plate-forme et résolution et élection du bureau de la Cnsp.»

Si à ces deux notes on ajoute ce final : un «grand merci à la Cgt pour la mise à disposition de la salle A. Croizat [de la Bourse du travail de Paris] pour la tenue des états généraux des sans-papiers», on aura pris pleine connaissance, en une petite page, de la conception qui a présidé à la convocation de ces premiers «états généraux des sans-papiers» de France.

Pour la justification de sa convocation, la Cnsp pourrait éventuellement alléguer que la confusion dénoncée était déjà dans le «relevé des conclusions de la réunion des CSP du 14 août 2010», et qu’elle n’a, quant à elle, fait que s’y tenir. Que dit ce relevé en dix points ? Au sixième, qu’il faut rechercher «une grande salle en région parisienne pour tenir le samedi 18 septembre les états généraux des CSP de France» ; et, au neuvième, que «les CSP doivent envoyer […] leur adhésion ou la confirmation de celle-ci à la CNSP. Une nouvelle réunion rassemblant les CSP qui l’auront fait sera fixée pour réorganiser [réorganiser quoi ? la Cnsp même ?…] sur la base de la charte et de la plate-forme de la Cnsp en la dotant d’un bureau fonctionnel, notamment à Paris.»

Rien ne permet, dans le texte, de relier ces deux points, séparés d’ailleurs par deux autres. Le premier parle des «états généraux des CSP de France» et fixe une date ; le deuxième ne parle que des «CSP qui auront envoyé ou confirmé leur adhésion à la Cnsp» et ne fixe ni ne fait allusion à aucune date. Qui plus est, rien ne permet de donner à la tenue des «états généraux» le but de la présentation et de l’adoption de la charte de la Cnsp. Un tel but ne pourrait s’expliquer que si les expressions «CSP de France» et «CSP adhérents à la CNSP» désignaient la même chose dans l’intention et la tête des participants à la réunion du 14 août.

Même en avançant l’hypothèse que cela ait été en partie le cas, encore faudrait-il savoir dans quelles conditions d’information et de clarté ce relevé (préparé et présenté aux collectifs «réunis à l’initiative de la Cnsp» par la CNSP même) a été adopté. Admettons que la confusion, non enregistrée dans le texte écrit, ait été de fait dans des propos de la réunion du 14.

Il appartenait alors à qui a formulé et lancé l’invitation pour les «états généraux» de donner toutes les informations, d’apporter toute la clarté nécessaire, finalement d’écarter toute possibilité de confusion afin de ne pas en écarter automatiquement les «CSP de France» qui ne se reconnaissent pas dans la Cnsp ou ne sont pas prêts à le faire (car ce sigle n’en est pas un innocent, derrière lui il y a un morceau d’histoire controversé du mouvement des sans-papiers de France). Pour ce faire, il a eu tout de même un mois et demi à sa disposition.

Mais, par contre, la Cnsp a lancé son invitation de la façon qu’on vient de voir. Avec le résultat (prévisible et d’ailleurs prévu) que le 25 septembre n’étaient pratiquement présents aux «états généraux des CSP de France» («réunion plénière», tout au moins dans le sens courant, non historique) que les seuls collectifs anciennement ou nouvellement adhérents à la Cnsp. Avec le résultat que ce grand mot d’«états généraux» n’a été qu’une simple fiction, un expédient de promotion de la Cnsp auprès des quelques collectifs déjà gagnés à «sa cause» ou susceptibles de l’être.

La FICTION DES NOMS : COORDINATION NATIONALE

La CNSP, c’est quoi ? Une coordination qui ne coordonne pas grand-chose. Sauf, à la rigueur, une seule personne qui se coordonne elle-même, au niveau national, et un collectif (de Lille) que cette même personne «coordonne» au niveau local.

Sans vouloir en esquisser l’histoire, un aperçu de ce qu’est la CNSP ne sera pas hors de propos pour juger si ces mots sont des paroles de malveillance ou fondées sur la réalité.

La CNSP est née en 1996 lors de l’occupation de l’église Saint-Bernard comme une émanation du «collège des médiateurs», instance auto-nommée, formée de représentants de la gauche associative, syndicale, politique et culturelle, qui s’était entremise auprès du gouvernement de droite en faveur des sans-papiers occupants et grévistes de la faim, en vue de leur régularisation. A sa formation, la CNSP a accueilli en son sein plusieurs collectifs et mis en avant des sans-papiers (sa première porte-parole a été la sans-papiers sénégalaise Madjiguène Cissé), mais elle a été d’abord une organisation dirigée par des Français, aux instances dirigeantes constituées d’une majorité de «soutiens» institutionnalisés, plus ou moins «encartés». (C’est encore aujourd’hui le cas de son porte-parole de fait, Roland, de Lille, qui se définit lui-même «un Français de souche qui n’a jamais été sans-papiers»). En ce sens, elle a bien été un organisme politique français, émanation, en grande partie, de la politique d’immigration gouvernementale aussi bien qu’antigouvernementale, opposées ici comme le sont deux feuilles conjuguées.

Il est à remarquer que la ligne générale du collège des médiateurs a été d’emblée axée sur la discussion avec le gouvernement concernant les critères de régularisation, «péché originel» par la suite aussi bien de la ligne de la CNSP que de la pratique concrète des collectifs, s’opposant (bien plus que s’incorporant) au mot d’ordre général spontané de la base des sans-papiers : régularisation sans conditions ni critères. Toutefois, le développement ultérieur du mouvement des collectifs de sans-papiers a bientôt pris, pour de nombreuses raisons, et pas toujours louables (qu’il n’est pas possible d’expliquer ici), une autre voie que celle chapeautée par un organisme de coordination nationale : la voie de l’«autonomie» des luttes. Significatif, à ce propos, le cas parisien. Non seulement les collectifs (9e Collectif, parti après quelques AG, certains collectifs chinois) indépendants de la Cnsp, mais aussi ceux formellement adhérents ont pratiquement toujours mené des luttes locales, de fait sinon de nom, autonomes. Significatif, parmi ces derniers, le cas des collectifs qui, après deux ans de luttes non dirigées par la Cnsp, pendant lesquelles ils ont commencé à acquérir en propre une visibilité et une audience nationales, ont, en 2004, donné naissance à la Csp75 (dès lors, fille illégitime jamais «reconnue» par la Cnsp).

2004 est en effet une année-clé dans l’histoire de la Cnsp. C’est là que ceux que les documents cités appellent encore «les partenaires associatifs, syndicaux et politiques» ont accusé de corruption certains de ses membres issus des collectifs de sans-papiers et lui ont tourné le dos, et c’est là que la plupart des collectifs l’ont quittée. (Nous ignorons le bien-fondé de ces accusations.)

Depuis, même si des collectifs restent, par-ci par-là, nominalement adhérents (entre autres un collectif qui adhère en même temps à la Csp75), la Cnsp n’existe guère plus que sur le papier et par la volonté et l’activité de communication d’une seule personne, Roland de Lille.

Leçon des choses ?

Il est donc tout au moins futile d’affirmer, comme le fait la résolution «pour l’unité des sans-papiers, des CSP et de l’ensemble du mouvement démocratique de lutte…» (rédigée par la Cnsp et «adoptée par les CSP le 14 août 2010»), que : «depuis 2004 la division mine le mouvement de lutte des sans-papiers et soutiens […] cette expérience désastreuse de désunion a une conséquence très grave : il n’existe plus de fait une capacité de résistance coordonnée de la lutte des sans-papiers et soutiens au plan national, le rapport des forces est largement en faveur du gouvernement de la droite extrême…», comme si, du temps d’avant l’éclatement de la Cnsp et grâce à l’unité avec les «soutiens» (institutionnels), cette «capacité de résistance» existait réellement et que, pour cette raison, les régularisations tombaient comme deniers comptants dans l’escarcelle du mouvement.

Cela revient à colporter un mythe d’«unité dans le passé», dangereux pour le mouvement des collectifs et des luttes autonomes. Non seulement ce mythe est loin de la réalité, mais les deux seuls épisodes importants, à l’époque, pour le nombre de régularisations, ont été, le premier, indépendant de l’action de la Cnsp (indépendant du type d’unité quelle continue de prôner malgré le passé), et le second décidé et lancé par l’action autonome d’un collectif de sans-papiers.

Le premier n’a été qu’un effet – après la grande médiatisation de l’occupation de l’église Saint-Bernard – du thème de l’immigration venu au premier plan de l’actualité sociale et devenu un enjeu électoral de la campagne pour les élections législatives de 1997, pendant laquelle Jospin s’était engagé à régulariser tous les sans-papiers si la gauche gagnait. Devenu premier ministre, il fallait bien qu’il tienne ses promesses, du moins en partie (sur plus de 150.000 demandes déposées, environ 80.000 rejetées). Le deuxième, à la suite de l’occupation, en 2002, de la basilique de Saint- Denis, fut la conséquence de l’action locale du collectif du 93, membre de la Cnsp, mais qui a décidé et démarré de son propre chef. Ce ne fut qu’après coup que (tout comme d’autres collectifs de sans-papiers de la région parisienne, de Paris et d’ailleurs) la Cnsp est entrée en jeu et que son porte- parole de l’époque a joué aussi le rôle de porte-parole de l’occupation.

A l’instar du premier épisode, il n’est pas sans intérêt de considérer la situation actuelle. Le thème de l’immigration est aujourd’hui à nouveau un enjeu électoral : mis au centre de la campagne par le président de la République et le gouvernement. Par conséquent, la partie adverse, Mme

Aubry en tête (comme Jospin autrefois), a proclamé : «régularisation large des sans-papiers». Si la gauche gagne, il faudra bien, à nouveau, faire accroire à son électorat qu’on tient les promesses : et ce ne sera qu’une conséquence de la logique électorale. Cela veut dire que ce sera indépendant aussi bien de la volonté de la CNSP et des collectifs (à elle adhérents ou non) que de leur unité avec les «partenaires associatifs, syndicaux et politiques» chers à la CNSP.

Il n’est pas sans intérêt, ici, de citer brièvement un document d’autrefois de cette dernière. Indignée du fait que «Saint-Bernard a été utilisé par Jospin pour gagner les élections», mais que «la montagne des promesses électorales […] a accouché [d’une] souris» et finalement abouti, avec les dizaines de milliers de sans-papiers déboutés, à «la plus grande opération de fichage policier de l’histoire de la République», elle décide, début 2001, de réoccuper cette église. Sans-papiers et soutiens sont alors sérieusement tabassés par la police du gouvernement socialiste. Voici ce qu’en dit une déclaration de la CNSP datée du 11 février 2001 :

«[…] des nez de femmes tordus […] des dents cassées et un œil blessé d’un étudiant et le bras d’un membre du secrétariat national […] cassé. Les policiers ont ensuite opéré à l’arrestation de plus d’une cinquantaine d’occupants sans-papiers et soutiens, parmi lesquels 13 sans-papiers ont été pris en otages en vue de les expulser […] deux ont tout de suite été reconduits au Maroc […] l’un se retrouve en prison là-bas. Les autres ont été assignés à résidence par le tribunal. […] Le gouvernement Jospin trompe l’opinion publique en disant que « les sans-papiers, c’est fini », que la circulaire des quotas ethniques et préfectoraux de M. Chevènement aurait permis de régulariser ceux qui pouvaient l’être…» Moralité. Est-ce donc qu’une fois l’opportunisme du moment électoral passé, la ligne répressive anti-immigrés est une exclusivité des «gouvernements de la droite extrême» ? N’est-ce pas, au contraire, rester dans la pure fiction des noms, et finalement travailler à l’occultation de la politique d’immigration d’ensemble, de tous les gouvernements, de droite comme de gauche, que de parler – imperméables aux leçons des choses et du passé – d’«expérience désastreuse de désunion du mouvement de lutte des sans-papiers et soutiens», pour la réduire, d’une part, subjectivement, à l’après 2004, et pour la mettre, d’autre part, dans la balance du «rapport des forces en faveur du gouvernement» puisque celui-ci est défini de «droite extrême», comme le fait la résolution «pour l’unité» ci-dessus citée ?

La FICTION DES NOMS : UNITÉ (débats de samedi 25)

Il n’y a pas eu de débats. Ce grand nom d’unité a été dans toutes les bouches, tarte à la crème de pratiquement toutes les prises de parole (sauf quelques vrais «cahiers de doléances» de tel ou tel collectif et deux interventions critiques, mais inécoutées). Même Sissoko, coordinateur de la Csp75, a, après quelques hésitations, (par crainte d’apparaître comme un «diviseur» ?) fini par sacrifier sur l’autel du mythe sentimental de l’unité. Retenons toutefois ces mots : l’unité, quoique «nécessaire», sera «difficile» ; le point n’est pas réductible à une question de bonne volonté, il s’agit «de savoir comment unifier le mouvement».

Le thème de l’unité a été d’emblée servi à la sauce embrassons-nous (sans un seul mot sur le «comment faire») par Roland. Unité (entre collectifs et avec «les partenaires», «les deux mamelles du mouvement»), coordination, concertation, rassemblement : voilà les maîtres-mots de l’expérience de la CNSP à laquelle il faut revenir pour «retrouver le chemin de l’unité d’action qui a existé de 1997 à 2004», afin de se présenter avec «un seul et même interlocuteur» («syndicats et collectifs (CSP 75)» confondus) devant un gouvernement «répressif et discriminatoire S».

Ce qui frappe surtout dans son discours est l’évidence de l’identification intrinsèque entre CNSP et lutte des sans-papiers («cette lutte de 14 ans», «lutte qui a connu des hauts et des bas mais ne s’est jamais éteinte et est donc devenue la plus longue [!] de toutes les luttes de l’histoire sociale de la France», lutte qui «nous [sic] a servi à sortir de la clandestinité», lutte «marquée de moments forts jusqu’en 2004», et grâce à laquelle «des centaines de milliers [!] de régularisations ont été obtenues»). CNSP qui, à son tour, s’identifie, aujourd’hui, à une seule personne, laquelle personne est un responsable du Sden Cgt de Lille. Significative, avant tout, a été l’«allocution de bienvenue», où la bienvenue n’a pas été donnée aux participants aux «états généraux des sans-papiers», mais, de toute évidence, aux participants à une réunion publique de la CNSP, car ce n’est pratiquement que de celle-ci qu’il a été question d’un bout à l’autre de cette allocution.

Pour le reste, un seul exemple, mais tout aussi significatif, suffira, parmi nombre d’autres, pour montrer cette identification, effet d’un glissement langagier très marqué : l’unité avec «les partenaires» doit se faire «dans le respect de l’autonomie de nos [sic] luttes et de nos [sic] décisions». «Nos» = des sans-papiers et de leurs collectifs (tout comme le «nous» déjà mis en évidence ci-dessus). Motu proprio, sans besoin d’autre forme d’investiture, celui qui parle fait un discours de pouvoir sur ses auditeurs (il les élève à l’idée d’unité qu’il incarne), et il dit par là «son droit» unique à s’en faire le porte-parole légitime (reconnu par leur silence- assentiment).

Il ne faudrait pas croire à un excès d’interprétation : ce caractère de discours de pouvoir a été encore plus prononcé (voire revendiqué de fait) dans la réunion du lendemain.

Il serait inintéressant, aux fins de notre exposé, de rapporter les variations sur ce thème de l’unité exécutées par d’autres intervenants. Des «soutiens» institutionnels surtout, sans par ailleurs souffler mot sur les «états généraux» auxquels ils étaient censés participer, ont avancé avec insistance aux collectifs leur «demande solennelle de reconstituer la CNSP pour une lutte unifiée» (Amara, Droits devant).

[Des comptes-rendus ont été dressés, par ex. par Simone de la Fasti : nous y renvoyons. À elle, tout comme à Marie et à Françoise P., nous sommes redevables des citations ci-dessus et ci-après.]

Mais une de ces interventions ne saurait être passée sous silence, parce quelle, par son originalité, s’est distinguée dans le chorus des voix unitaires.

Voici ce qu’à dit Orhan du collectif des Turcs et Kurdes. Les collectifs sont «les formes d’organisation spécifiques» du mouvement des sans-papiers, et les occupations en sont leurs «formes de lutte propres»; ce mouvement «est par nature décentralisé» ; il s’ensuit que chaque «unité y est autonome et fait respecter la non-ingérence dans ses affaires», et que c’est «primordial» de reconnaître que chacun a «le droit de créer son collectif» pour «la gestion des dossiers» des sans-papiers auprès des préfectures.

Ces caractéristiques des collectifs font que, d’une part, «on ne peut pas parler de division» à leur sujet, mais que, d’autre part, surgit en même temps la nécessité de «savoir comment les fédérer» pour donner de la force à l’ensemble du mouvement. Cette force est une force «politique», d’où le «besoin d’une coordination nationale politique, parce que c’est un mouvement politique» : donc, «pour conduire des actions politiques en accord avec les associations, les individus, citoyens, les syndicats, les partis politiques, tous membres égaux au sein de la coordination».

Ainsi, au nom de l’unité et de la force d’ensemble, a été clairement théorisée, revendiquée, la division en deux domaines (et en deux formes d’organisation) : le «politique» (réservé à la Cnsp), représentant l’intérêt général du mouvement, d’une part, et de l’autre l’intérêt immédiat, particulier de chaque collectif, visant la régularisation de ses membres et s’y bornant.

Ce schéma théorique peut paraître réel et rationnel, s’il n’avait pas déjà fait la triste et tragique expérience de la défaite du mouvement ouvrier du XXe siècle en Europe et ailleurs dans le monde. Ce schéma, sous le nom de «léninisme» (mais la «théorie de l’organisation politique», dans le Que faire ? de Lénine, n’a été, de fait, qu’un chapitre des luttes internes au mouvement révolutionnaire russe du début du XXe siècle, et n’a pas été appliquée au parti bolchevique lui-même avant les années vingt), est bien celui de la division stalinienne entre «lutte politique» (réservée au «parti politique») et lutte pour les fameux «intérêts immédiats du prolétariat» (conduite par les syndicats avec soumission totale au parti).

Il ne s’agit pas ici de faire preuve, dans l’abstrait, d’anti-fétichisme de l’organisation pour l’opposer à son fétichisme. Après celle de 1 ‘«étape politique», et à elle liée, une autre question a été posée par plusieurs (textuellement par Amara de Droits devant) : «à qui profite la division !»… Répondons par une autre question, pas du tout rhétorique celle-là: à qui profite ce schéma présenté sous le couvert de l’exigence de l’unité ainsi organisée en «mouvement politique» – séparé ?

Car il s’agit bien de savoir, dans le cas concret, à qui et à quoi sert de réduire ainsi les collectifs de sans-papiers au rang d’annexes des préfectures pour le traitement des dossiers ; de vouloir opérer, ainsi, de fait, leur annihilation poli- tique, et ceci au moment même où les immigrés sans- papiers se trouvent, malgré eux, pris plus que jamais dans l’engrenage des enjeux de la politique des partis et des lobbies français.

En d’autres termes : l’application d’un tel modèle, est-ce vraiment ce qu’il faut pour relancer le mouvement sur un plan plus élevé, celui de l’unité des luttes ?

Non, a répondu avec décision Coulibaly, représentant du comité des grévistes intérimaires de Viry-Châtillon. «Dissocier politique et sans-papiers est démagogique.» Avant de penser à «construire quoi que ce soit, il faut examiner ce qui a été fait de 2008 à aujourd’hui.» «Personne ne peut ni ne doit décider à la place des sans-papiers.» «Notre comité a mené la seule lutte [de grève avec occupation et piquets] dirigée par les sans- papiers : sur 31 grévistes, 30 ont été régularisés.» «C’est aux sans- papiers de se prononcer, ce sont eux qui doivent décider.»

Telle a été cette première intervention non au diapason de l’embrassons-nous général au sein de la Cnsp. La deuxième a été celle de Pierre-Jean, du collectif de soutien aux sans- papiers du Maine et Loire (49), qui a relancé l’idée de «la création d’un syndicat Moi (main d’œuvre immigrée)» comme un ensemble de «structures autonomes» ayant un même «sens et orientation du combat», une même «stratégie» axée sur un ensemble de «revendications qui les unifient», précises et essentielles, et attiré l’attention sur les dangers de la recherche de la médiatisation («ce ne sont pas les médias qui doivent dicter le mouvement») en lieu et place de la construction de l’organisation de lutte. Si, par contre, «le mouvement que les sans-papiers construisent [sera] suffisamment fort», alors «les organisations françaises suivront».

On remarquera aussi que la seule femme d’un collectif de sans-papiers qui soit intervenue (Evelyne) ne l’a fait, brièvement, que juste avant la «clôture des débats». Seule, elle a rappelé le rôle important des «soutiens individuels» (entre autres porteurs d’«idées nouvelles») dans les luttes des sans- papiers.

La FICTION DES NOMS : UN COLLECTIF UNE VOIX

Le lendemain, dimanche 26 septembre, s’est donc tenue, sous la direction de Roland, la réunion restreinte de la CNSP pour la «confirmation de l’adoption de la charte, plate-forme et résolution» et l’«élection du bureau» national.

Ceci en théorie, car en pratique les choses se sont passées autrement. Parmi la vingtaine de présents (à cette «assemblée générale» où il devait y avoir deux délégués pour chaque collectif adhérent), les plus nombreux (huit) étaient ceux des trois collectifs de la Csp75 non adhérents, mais venus négocier leur adhésion. Le premier point n’a été abordé que relativement à la disposition de la charte qui prévoit que «chaque collectif a une voix», comme préalable à lelection du bureau.

Il serait oiseux de relater ici les longues discussions, souvent dictées par des anciennes rancœurs. Bornons-nous à ce point des voix des collectifs.

En théorie ce principe, «un collectif une voix», peut paraître allant de soi, en application d’un principe démocratique et égalitaire. La réalité est bien différente. La charte ne prévoit aucune règle pour l’adhésion des collectifs, ce qui pouvait se concevoir en 1996, en l’état naissant du mouvement des collectifs de sans-papiers, mais qui est bien surréaliste seize ans après, en leur état (pour nombre d’entre eux) vieillissant.

Pendant plus de deux heures les discussions ont tourné autour du pot, avec la Csp75 demandant dix voix pour elle et Roland réaffirmant son principe. Mais finalement la question a été posée : ce dernier l’avait dit lui-même le jour avant, depuis 96 «de l’eau a coulé sous les ponts», autant en prendre acte vraiment et redémarrer sur une base nouvelle en réformant la charte.

«Pas question» a été la réponse. «D’abord on adhère, on accepte la charte. On ne change pas les règles en cours de match. Ensuite on fait entendre sa voix pour les changer.» A cela on doit objecter deux sortes d’arguments. En premier lieu, qu’est ainsi oublié jusqu’au cadre dans lequel cette deuxième journée était appelée à s’insérer : acte final de l’invitation lancée par la CNSP aux «états généraux». Un Français de souche comme Roland ne peut pas ignorer qu’en parlant d’états généraux, la référence obligée, dans l’histoire moderne de la France (histoire à la hauteur de laquelle il a voulu tenir ses propos, autant le 25 que le 26), est celle des états généraux de 1789. Il ne peut pas ignorer ce qui constitua alors le centre des débats : la question du vote. Il ne peut pas ignorer que si les députés du tiers état avaient accepté les règles en vigueur aux états généraux du royaume de France (s’ils n’avaient pas tout fait pour les changer «en cours de match»), la révolution française telle qu’on la connaît n’aurait même pas commencé. Que c’est de leur refus des règles, refus du vote privilégié par ordre, auquel ils opposèrent le vote selon la représentativité nationale, que commence l’histoire de la France actuelle.

Deuxièmement : l’argument qui pose cette question précisément aujourd’hui, au sein de la «nation des sans-papiers» de France : la question de la représentativité.

Ne mentionnons qu’un seul exemple. Alif figure encore (malgré son absence aux initiatives communes) nominalement parmi les présents à lajéunion des collectifs du 14 août. Cette «coordination» d’Ile de France réunit six collectifs dont personne ne pourra nier la taille exiguë ; à l’inverse, personne ne pourra nier ce que représente aujourd’hui la Csp75 en termes de réalité de lutte et de capacité de mobilisation : de loin les plus importantes de tous les collectifs de sans-papiers. Or, avec les règles actuelles, la petite Alif pèserait, au sein de la Cnsp, une fois et demie la Csp75 !

Toutefois, il faut aller jusqu’au bout de cet argument. Car, même si la demande de la Csp75 (dix voix) passait, cela ne changerait pas grand-chose au fond de l’affaire. La charte de la CNSP ne prévoit pas de règles d’adhésion. Si à cela on ajoute le double principe formulé le 25, et défendu à la réunion du 26, par un Orhan plus royaliste que le roi (que chacun «a le droit de créer son collectif» et que chaque collectif a celui de faire «respecter la non-ingérence dans ses affaires»), on aura tôt fait d’ouvrir toute grande la porte à toute sorte d’ingérence au sein de la CNSP.

Car, aujourd’hui que les petits collectifs «autonomes», mais souvent fantômes, prolifèrent, et que du coup la forme «collectif» est en train de devenir, de progressive quelle était, un frein à l’épanouissement de l’autonomie collective, qui empêchera n’importe qui (ayant «créé son collectif») de venir jouer un rôle dans la CNSP, voire la noyauter, le cas échéant, si elle acquiert du poids ?

Comme l’a dit Roland par une boutade : «un collectif peut même être composé d’une seule personne» – boutade, mais significative. Des collectifs insignifiants pour la lutte, il y en a à foison (tout comme des tentatives de noyautage ou de création de collectifs ad hoc : voir, à Paris tout récemment, N PA et collectif du XVIIe, adhérent de la CNSP depuis peu). Et c’est ce qui ne manquera pas de se produire au sein même de la CNSP, si celle-ci continue à vouloir ne pas reconnaître la réalité et dénier la représentativité effective des collectifs de sans-papiers.

Finalement, malgré l’insistance de Roland, et plus encore d’Orhan, de passer à l’élection du bureau, Lucien du collectif de Vitry s’y est opposé, puisque, à son avis, la CNSP, sans l’adhésion de la Csp75, «c’est du bidon». Là-dessus, rendez- vous a été pris pour le 31 octobre : même ordre du jour. Particulièrement remarquable a été, à cette réunion, l’intervention d’un sans-papiers haïtien (de Droits devant) qui aime à se présenter sous le nom de son compatriote Toussaint Louverture (le champion de jadis de la lutte noire anti-esclavagiste aux Antilles et de l’indépendance de Saint-Domingue). Il s’est adressé aux présents (d’un ton vibrant d’authenticité inécoutée) et à soi-même, non sur la question des voix et de la charte de la Cnsp, mais sur le fond de la légitimité des «états généraux» de la veille. Voici, fortement résumé, son questionnement :

«Quel est  l’intérêt des interventions d’hier ? Les grands perdants, ce sont les sans-papiers ! Chacun a tourné autour du pot, en faveur de sa cause. La division elle est là, dans tous ces mots d’hier. Nous sommes une force, et elle est vive. Mais chacun pense à soi. Ne sommes-nous pas en train de faire comme nos anciens dominateurs ? ne sommes-nous pas en train de construire un nouveau néo-impérialisme sur les sans-papiers ?»

En conclusion, il faut bien se poser cette question : à quoi tout cela rime-t-il ?

Le mouvement d’ensemble des sans-papiers peut aujourd’hui, schématiquement, se distinguer en trois tronçons. Les deux tronçons d’arrière, celui des «grèves» (centrales syndicales, principalement Cgt) et celui des «écoles» (Resf, réseau éducation sans frontières), et le tronçon d’avant, celui des collectifs de sans-papiers visant à l’autonomie collective du mouvement. Cette division peut ne pas être immédiatement sensible à certains militants de base, mais elle est bien réelle quant à la direction de fait (qu’on le veuille ou non), qui est française et blanche dans les deux premiers tronçons, alors quelle est normalement assurée par d’anciens et nouveaux sans-papiers dans le troisième.

Il ne faudrait surtout pas que de la démarche actuelle de la CNSP, par sa rigidité formelle, par la qualité de ses défenseurs, puisse résulter (voulu ou non) un semblant de tentative de mise au pas du troisième tronçon : quelque chose qui pourrait rimer avec domestication de la «bête sauvage» autonome, rimer avec, en particulier, tentative d’emprise française sur sa partie la plus «sauvage», la Csp75 (ce doute est très sensible chez de nombreux sans-papiers, délégués et «soutiens» individuels, pour qui tout espoir de développement, même politique, du mouvement repose sur sa capacité d’autonomie réelle).

Si cela se vérifiait, une chose doit être claire : l’unité que recherche actuellement la Cnsp ne serait qu’au prix d’une ultérieure, plus forte division.

Et je me dis Bordeaux et Nantes et Liverpool et New York et San Francisco

pas un bout de ce monde qui ne porte mon empreinte digitale et mon calcanéum sur le dos des gratte-ciel et ma crasse dans le scintillement des gemmes!…

Ce qui est à moi

c’est un homme seul emprisonné de blanc

c’est un homme seul qui défie les cris blancs de la mort blanche Toussaint, Toussaint Louverture…         

[Aimé CésaireJ

N. B. L’article sur les «états généraux» a été envoyé le 20 octobre par mail à Roland et à Orhan (déjà prévenus, auparavant, de la sortie de ce bulletin consacré à l’événement). Ils ont en même temps été invités à faire parvenir leurs observations et à répliquer dans un espace de «droit de réponse» qui leur était réservé. Au moment de boucler (26 octobre), aucun signe de leur part. Leur page est donc occupée par une extension typographique de l’article, par la citation d’Aimé Césaire, et par cet encadré.

Le 9e collectif aussi a été invité à participer au lancement de la Voix des sans-papiers. Parmi les collectifs de sans-papiers nés après Saint-Bernard et ayant participé aux premières AG de la Cnsp, il n’y en a pas des masses qui existent encore et sont vivants. Parmi ceux-ci le 9e Collectif.Dans la présentation de son site (http://9emecollectif.net), on peut lire : «Malgré notre dynamisme et le dynamisme d’autres collectifs, la fragilité, l’incohérence, voir la quasi-absence de l’instance nationale, qui ne joue pas son rôle en coordonnant les actions Locales, empêchent une régularisation massive. Le rapport de force à construire se situe au niveau national.»  Toutefois, le 9e n’a participé ni aux «états généraux» du 25 septembre ni à la réunion de la Cnsp du 26. A part l’intérêt évident qu’il y aurait à l’avoir en tout cas parmi les collectifs participant au bulletin, il aurait été particulièrement intéressant d’entendre sa voix et ses raisons dans ce premier numéro consacré à ce sujet. À la dernière minute, le rendez-vous fixé pour l’interview a dû être renvoyé. Ce n’est, on l’espère, que partie remise.

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