Forums sociaux mondiaux : à qui cela profite-t-il ?

Extrait du numéro 3 de La Voix des sans-papiers, 24 Janvier 2011

Ce sont là, disent les «altermondialistes» à l’origine de ces initiatives, les assises mondiales de la «société civile».

Il n’y a pas, dans le langage politique, une notion plus floue, fumeuse, contradictoire, que celle de «société civile». Son apparition, il y a plus de trois siècles, dans les débats de la philosophie politique européenne, fut concomitante à l’affermissement de ce monstre protéiforme de la modernité, l’»État-Léviathan» centralisé, en tant que forme d’organisation politique propre de l’avènement du capitalisme moderne (dit «privé») en Europe. La «société civile» acquit droit de cité dans la république des lettrés comme équivalent de «corps politique», de «société politique», «étatique». Elle eut, pour les tenants de la société nouvelle, l’avantage, sur toutes ces expressions, d’être, dans son énonciation même, apologétiquement claire : la société moderne, «avec État», était en elle-même «civile», elle s’opposait en tant que telle à la société «sauvage» : à «l’état de nature», à l’état de la société avant l’État, à la «société sans État».

Un siècle plus tard, la société nouvelle n’était plus triomphante, elle avait triomphé, en Europe, sur toute la ligne. Sur les deux fronts : économie et politique. Plus besoin de s’en prendre à une société précapitaliste «sauvage», d’avant l’État, désormais inexistante. Les philosophes à la pointe du mouvement du «progrès» se firent «économistes», «libéristes», et ils dénoncèrent un excès d’État afin qu’il «laissât faire» les entrepreneurs du capital : que ceux-ci eussent leurs coudées franches. Dans cette lutte d’idées entre l’économique et le politique de la société nouvelle, la «société civile» fit peau neuve : elle en vint à ne plus désigner la sphère publique de l’État, la «société avec État», mais son contraire : la sphère du «privé» (des intérêts capitalistes sous toutes leurs formes, industrie, commerce, , etc.), voire d’une «société contre l’État». A remarquer que celui-ci aussi eut son mot à dire, et qu’en érigeant son «idée» et son autorité («rationnelles et universelles») en face du libéralisme laxiste de la «société civile» devenue «bourgeoise», il prétendit incarner la sphère de la «conciliation» supérieure et de l’»éthique».

Après le «dépassement» marxiste de ces deux positions, dans lequel la société civile-bourgeoise (l’économie et le rapport capital-prolétariat) devint la base de la «superstructure» étatique, la philosophie politique ne s’intéressa plus guère à la notion de «société civile» jusqu’à sa reprise récente par les tenants de l’»altermondialisme». Mais voilà : nouvelle transformation pro domo, et qui a pas mal ajouté au côté fortement ambigu (et même paradoxal) de l’expression.

«Société civile» est désormais à prendre avant tout au sens d’une troisième sphère différente, à la fois, de l’étatique et de l’économique, au sens d’une vaste et multiforme sphère «associative» et «syndicale» dite, précisément, «représentative de la société civile». Le rôle principal de ces associations etc., dans les forums sociaux qui se sont tenus jusqu’à présent, a dans l’ensemble consisté à appeler la sphère politique (les États et leurs organisations internationales) à régler et moraliser, par son œuvre législative et répressive, le «marché» pour inverser les «logiques économiques de la mondialisation néo-libérale» dans le sens de la «construction d’un mondialisme alternatif», sous peine de l’»augmentation des inégalités» dans le monde. On voit ici que l’ironie de l’histoire est toujours à l’œuvre, du moins dans le domaine restreint de la pensée politique qui se veut novatrice, et que l’on redécouvre ainsi, mutatis mutandis, rien d’autre que l’»État éthique» et sa prétention conciliatrice en face du libéralisme de la «société civile» de triste mémoire (époque de la révolution industrielle).

La ligne de la réglementation étatique (ou supra-étatique), donc, comme remède à l’augmentation des inégalités du monde. Quittons le terrain de la théorie de la politique pour aborder celui de sa pratique et de la preuve des faits. Ces faits sont quelques chiffres – critiquables comme tous les chiffres des statistiques socioéconomiques, néanmoins les plus fiables dont on dispose, et par ailleurs une référence majeure pour nombre d’altermondialistes : ce sont les chiffres du PNUD, le programme des Nations unies pour le développement, et ils concernent le Brésil.

Pourquoi le Brésil ? Parce que ce pays a, sous bien des rapports, été une sorte de berceau et de laboratoire d’idées, en tout cas le régime politique le plus proche des thèses et des pratiques prônées par les altermondialistes. C’est à Porto Alegre, ville du sud brésilien gouvernée par le Pt (parti des travailleurs) de Lula, que s’est tenu le premier forum social mondial, en 2001, c’est là que se sont encore tenus les deux suivants, et puis d’autres encore, si bien que plus de la moitié se sont, jusqu’à aujourd’hui, tenus au Brésil. Le manifeste des altermondialistes s’appelle «manifeste de Porto Alegre», et Porto Alegre, sa «démocratie participative», son forum social, ont été un atout de la campagne de Lula aux élections présidentielles qu’il a gagnées en 2002. Depuis, ce pays a été gouverné par le Pt et Lula sans discontinuer, il serait donc normal que, si nulle part ailleurs dans le monde, du moins au Brésil les inégalités aient diminué. C’est l’opposé qui s’est produit.

En 2001 et 2002, avant l’avènement de Lula, le Brésil occupait respectivement la 69e et 72e place au monde pour l’iDH, indice de développement humain (la 72e déjà en 1998), avec un indice de Gini (mesure des inégalités sociales) de 59,3 en 2001 (59,1 en 1998, 58 en 2003), alors que ce pays était en 2002 (Pis en dollars) la 11e puissance économique mondiale (la 8e en 1999). En 2010 il occupait la 73e place pour l’iDH, avec un indice de Gini de 55, et il revenait (2009) à la 8e place pour la puissance économique. Ces données, si sommaires soient- elles, montrent assez qu’après sept- huit ans de gouvernement Pt, le Brésil reste un pays aux très fortes inégalités, qui a reculé dans le classement IDH, et dont le développement économique n’a pas profité à la grande masse de la population (les pauvres). De plus, toutes comparaisons faites avec d’autres pays (ce qu’on ne peut pas faire ici), point de doute que le Brésil dispute la palme aux pays les plus inégalitaires du monde.

Les altermondialistes affirment lutter, non contre le capitalisme, mais contre le «néolibéralisme» et le «capitalisme sauvage». Que ne commencent-ils par reconnaître et dénoncer, à la tribune du prochain forum social mondial, l’échec de la «société civile» et de l’Etat brésiliens, ne disons pas à juguler, mais simplement à limiter l’un des capitalismes les plus sauvages de la planète ?

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