Interview de Fousseyni, jeune malien
Comment es-tu arrivé en France ?
Je suis parti du Mali à l’âge de 15 ans, suis passé par l’Espagne, et, arrivé à Paris en novembre 2023, j’ai contacté France Terre d’Asile, rue de Tolbiac. Ces gens sont racistes envers les Africains. Si t’es algérien ou marocain, t’as beaucoup plus de chances que si t’es malien ou ivoirien. Et puis cela marche par vagues, en ce moment ce sont des milliers de mineurs africains qui arrivent. D’autres années, c’étaient des mineurs tunisiens ou algériens, ça change. J’ai d’abord dormi à la rue, puis, en décembre, j’ai rejoint un campement organisé par Utopia 56 devant l’école Saint-Merri-Renard, dans le 4e.
Comment ça marche un campement ?
Des associations nous aident, nous fournissent les tentes, les couvertures. Souvent on campe sur les quais de la Seine, et quand il y a 4 ou 5 tentes, d’autres arrivent. La police débarque à 6 heures du mat, mais les assocs viennent à 5 heures, emballent les tentes et le reste avant l’arrivée des flics pour qu’ils ne détruisent pas tout.
En décembre, à Saint-Merri, on pouvait aller se laver dans des bains publics pas loin. Des parents d’élèves nous ont aidé à former un collectif. À l’époque il y avait déjà un autre collectif, du Parc de Belleville, mais on ne le connaissait pas. On les a rencontrés à la manif des sans-papiers du 18 décembre, et on a décidé de fusionner: le collectif de Saint-Merri s’est dissous dans celui du Parc de Belleville, et comme j’étais délégué, je suis resté tel dans le collectif commun.
On se réunit au moins deux fois par semaine en Ag de tous les mineurs. Nos objectifs: un toit pour tous; l’éducation primaire et secondaire, car, même si nous venons de pays colonisés par la France, la plupart d’entre nous ne parlent pas le français; un pass Navigo, parce que nous sommes constamment obligés de bouger; et un pass santé, car, après la traversée, beaucoup sont malades, par exemple de la tuberculose.
Parfois, on n’est pas d’accord entre nous, c’est normal. Certains ne veulent pas participer aux actions et attendent que les délégués fassent tout le boulot. Ou alors ils ne veulent pas manifester avec les sans-papiers adultes, ou avec les familles. Ou bien il y a des embrouilles entre des jeunes de différents pays africains. Mais on essaie de prendre toujours des décisions unanimes.
Comment as-tu pu sortir de la rue?
Avec le collectif du Parc de Belleville, on a organisé plusieurs actions. On a été soutenus par la Csp75 et par divers membres de syndicats et d’associations (Médecins du monde, Médecins sans frontières, etc.). D’abord, on a manifesté sur le parvis de la mairie de Paris, le 5 décembre 2023, avec le soutien d’Utopia, et on s’est infiltrés dans la mairie. On a interpellé la maire en plein conseil municipal et, fin décembre, on a obtenu deux gymnases. En février, on a fait une deuxième action en occupant l’Académie du climat, et ensuite la Maison des métallos d’avril à juin 2024 quand plusieurs dizaines de jeunes ont été expulsés d’un gymnase. On était plus de 200.
Comment cela se passe dans les gymnases?
On change de gymnase chaque mois, car la mairie de Paris négocie avec les mairies d’arrondissement. Dans le 15e, des habitants racistes se sont plaints au maire disant que leurs enfants devaient aller dans un autre gymnase pendant que nous on était logés. Dans le 20e, par contre, où il y avait plein de soutiens, on a été bien accueillis. On dort dans des lits pliants avec deux couvertures et on mange sur place, l’association Alteralia s’occupe de la nourriture. Mais pour se laver on n’a que deux douches, donc le soir on fait la queue jusqu’à minuit. Aucune activité n’est organisée, les soutiens n’ont pas le droit d’entrer. Nous sommes surveillés par quatre vigiles qui, s’il y a bagarre, appellent la police et les flics viennent prendre les empreintes de ceux qui se sont battus.
Quelle est ta situation actuelle?
J’ai été reconnu mineur par le juge et maintenant je dors dans une chambre d’hôtel, avec un coloc. J’ai une référente au Semna (Secteur éducatif mineurs non accompagnés) de l’Aide sociale à l’enfance, mais je ne l’ai vue qu’une seule fois. Au Mali, j’ai été jusqu’à la 3e, du coup j’ai été accepté dans un lycée parisien. Mon hôtel est dans le 10e et, pour manger, je vais trois fois par jour dans le 18e, à l’association Villa Saint Michel.
Tu continues la lutte?
Bien sûr! On a un groupe WhatsApp pour se tenir tous au courant, pour informer et être informés des réunions. Pour les Ag, on les fait chaque fois dans des lieux différents où nous emmènent les soutiens. C’est parfois à la Bourse du travail. À propos des soutiens, je précise que ce ne sont pas eux les décisionnaires, c’est nous. On a eu des mots ensemble pour avoir la parole dans les réunions à la mairie. Il faut que les autorités entendent les vrais mots qui sortent de la bouche des concernés, pas les mots des soutiens. Au début, la mairie de Paris ne nous prenait pas au sérieux, mais à force on a réussi à se faire entendre. Bien sûr, chaque fois qu’on organise une action, ils nous disent qu’on ne suit pas la «bonne voie», qu’on est «agressifs», etc. Mais c’est nous qui subissons le harcèlement policier, qui avons faim quand nous dormons dans la rue, nous qui n’avons pas d’endroit où nous laver…
On a quelques numéros de téléphone et emails de la mairie de Paris, mais c’est comme si on n’avait rien, ils ne nous répondent pas. Donc on est obligés d’organiser des manifestations, des occupations, etc. Après chaque action, comme par miracle, on nous écoute et on obtient des trucs. La mairie de gauche de Paris ne veut pas salir son image, et elle se débrouille pour trouver des solutions. Depuis décembre 2023, on a obtenu 800 places dans 4 gymnases, pour les mineurs. Et on ne s’occupe pas que de nous-mêmes, mais aussi des familles à la rue. Quand on fait des actions on demande aux familles de venir, elles seront hébergées, elles aussi.
Les Jo vous ont compliqué la vie?
Oui. Dans la «vitrine mondiale» de Paris, les flics ont allègrement détruit beaucoup de campements. Et puis, ils étaient partout, ils contrôlaient tout le temps tout le monde. Et, partout dans les rues, aussi des patrouilles venues de différents pays étrangers. Deux jours avant le début, au moins une centaine de mineurs ont été enlevés de Paris et emmenés dans des Caes de l’Île-de-France (Centres d’accueil et d’examen des situations administratives, normalement réservés aux adultes). Plusieurs jeunes mineurs ont eu des Oqtf, les flics n’ayant allègrement pas tenu compte des extraits de naissance, mais ayant, tout aussi allègrement, ajouté n’importe quelles fausses dates pour certifier que ces mineurs contrôlés étaient majeurs… Dans les réunions à la mairie de Paris, on avait justement demandé que pendant les Jo les gymnases restent ouverts 24 heures sur 24 à cause du danger des contrôles policiers dans les rues. Demande acceptée pour la période entre le 26 juillet et le 9 septembre. Il y a fort à parier que dès le 10 on va revenir à l’ancien système, que les gymnases seront de nouveau fermés le jour, entre 9 et 18 heures.
(3 septembre 2024)