La nouvelle coordination des sans-papiers ? La préfecture de police ! (août 2011)

Extrait du n° 5 de La Voix des sans-papiers, 23 août 2011

Extrait du n° 5 de La Voix des sans-papiers, 23 août 2011

Article de Sissoko, coordinateur, CSP 75

Veut-on vraiment expliquer la scission que vient de subir la Coordination 75 des sans-papiers ? Les choses sont bien simples de mon point de vue, il suffit de faire un petit pas en arrière et de se rapporter à notre fonctionnement interne.

De retour du FSM de Dakar, j’ai, en ma qualité de coordinateur, soulevé le problème du paiement de la contribution du 18e aux derniers événements auxquels la CSP75 a participé. Ce collectif n’était pas en règle avec le paiement alors que les autres (même ceux dans l’embarras financier) l’étaient : son arriéré était de 1000 euros pour la marche Paris-Nice de mai-juin 2010 et de 2 000 euros pour la caravane Bamako-Dakar et le forum de Dakar (janvier-février 2011). 3 000 euros ce n’est pas rien pour les caisses de la CSP75, alors même que celles du 18e avaient un actif de 18.000 euros.

Voilà, pour ce qui me concerne. S’il y a là derrière d’autres motifs, cachés, ce n’est pas à moi, c’est aux scissionnistes qu’il faut le demander.

NOS FONDS ET RÈGLES DE FONCTIONNEMENT

Dans un premier temps, je n’ai abordé la question qu’avec des délégués du 18e désignés expressément, sans succès. Alors j’ai convoqué une réunion des tous les délégués des collectifs le 25 avril. Une double position a émergé dans le 18e : son président (Touré Moussa) ignorait l’arriéré et s’est dit prêt à le régler, mais d’autres (tout en étant d’accord avec lui pour le paiement), ont averti Socé, «connaissant le collectif» (c’est-à- dire : son éminence grise, Danfakha), celui-ci refuserait de payer.

J’ai alors proposé, et l’assemblée a accepté, de donner au 18e un délai d’une semaine (allongé ensuite à trois) pour se mettre en règle. Le collectif a tenu une réunion où la décision a été prise de ne pas régler la dette. Pour justification, un doute a été soulevé sur l’honnête utilisation des fonds de la CSP75. Je rappelle donc la source de ces fonds: quêtes et vente du journal aux manifs et autres événements, tee-shirts, cartes, livres, badges, dons, etc.

Il faut savoir qu’au cours des trois dernières années (depuis le début de l’occupation de la Bourse du travail de Paris) les collectifs n’ont été sollicités que pour les deux événements mentionnés. En dehors de cela, pendant tout ce temps la CSP75 non seulement s’est complètement autofinancée et a financé les occupations de la Bourse du travail et de Baudelique, mais, qui plus est, ces deux occupations ont attiré environ 10 000 nouveaux inscrits aux collectifs. Le compte est vite fait : à une moyenne de 20 euros la carte d’inscription, cela fait environ 200 000 euros (sans compter les renouvellements annuels) tombés directement dans les caisses des collectifs : une somme énorme dont pas un seul centime n’est allé à la CSP75 et dont aucun compte ne lui a été rendu à ce jour !

Nous autres responsables de la coordination, nous avons présenté nos comptes à chacune des deux occupations. Mais les collectifs ?… Le 18e soulève un doute sur nos fonds, alors je demande : de quel côté sont l’honnêteté et la transparence, du côté de ceux qui ont rendu leurs comptes (entrées, dépenses, justificatifs, factures étaient là sur la table, à la disposition de tout le monde…), ou bien sont- elles du côté de ceux qui ne les ont pas présentés ? Le président déchu du 19e, Dramé Mamadou, qui est parmi les scissionnistes, est bien placé pour savoir mieux que quiconque que les comptes du 19e ont été présentés aux sans-papiers la dernière fois par son prédécesseur, Diallo Mamoudou. La présidence de Dramé a duré un an et demi, très exactement… mais les comptes ?

À une nouvelle réunion des tous les délégués des collectifs le 12 mai, le 18e nous a donc annoncé sa décision. Alors j’ai annoncé, moi, que d’après les règles de fonctionnement de la CSP75 depuis sa formation en 2004, le 18e devait être considéré exclu à l’instant et jusqu’à règlement de ses arriérés ; que, par conséquent, je devais (comme cela a été toujours fait) annoncer par courrier l’exclusion à la préfecture. Ceci a eu l’approbation immédiate de l’assistance, excepté un tout petit groupe qui s’est opposé au nom de l’unité. Le 17 mai, j’ai donc fait remettre une lettre au directeur et une autre à un sous-directeur du service des étrangers de la préfecture, les informant de l’exclusion du 18e pour manquement aux règles de vie commune et les avertissant que ses responsables ne seraient plus en préfecture avec nous.

Beaucoup de rumeurs circulent comme quoi j’aurais fait un acte autoritaire inadmissible ou une grave erreur. Ceux qui le disent ne connaissent pas ou font mine de ne pas connaître nos règles de fonctionnement. Bien sûr les règles peuvent changer d’un commun accord, mais tant qu’elles ne sont pas changées, c’est au coordinateur de les rappeler et, après les avoir rappelées, de les faire respecter si la violation continue. C’est ce que j’ai fait. Car, si le coordinateur n’agit pas ainsi, chacun fait ce qu’il veut et il n’y a plus de règles, la vie commune devient impossible.

Ces règles concernent aussi bien les adhérents individuels que les collectifs. Pour les premiers, le motif le plus ordinaire d’exclusion a été jusque-là la bagarre : six sans-papiers ont été ainsi exclus à l’occupation de la Bourse du travail et cinq à Baudelique. Mais il y a eu aussi des exclusions pour d’autres motifs, par exemple pour escroquerie: c’est pour avoir escroqué des sans-papiers qu’en 2004 le troisième coordinateur a été exclu.

Depuis sa formation, la CSP75 a fonctionné sur la base, d’une part, de l’autonomie interne de chaque collectif, et, de l’autre, de l’égalité sous tous les rapports des quatre collectifs adhérents, y compris sous le rapport de leur participation aux frais de la coordination.

Concernant les collectifs aussi, il y a eu des précédents d’exclusion. En 2004 le 11e Romain Binazon, pour division d’avec le 11e ; et, en 2005, le 11e lui-même, pour division interne (division qui avait porté à la création de l’éphémère collectif du 12e). Ces deux collectifs ont été réadmis (le 11e  après plus d’un an) sur leur demande, une fois les motifs d’exclusion dépassés.

On m’a reproché l’emploi du mot «exclusion» et fait remarquer que, dans le cas présent, à la différence des deux cas précédents, il ne s’agissait pas d’une véritable exclusion mais plutôt d’une «suspension», car j’ai en toute occasion précisé, aussi bien oralement que par écrit: «exclusion tant que le 18e ne sera pas à jour de ses cotisations». Toutefois, je continuerai à employer, même dans cette interview, le mot exclusion parce que c’est le mot que j’ai employé publiquement depuis le début de cette affaire. Quoi qu’il en soit (exclusion ou suspension), il est clair que le cas n’était pas, cette fois-ci, à l’origine, si grave que ça : c’est à Danfakha et à ses partisans qu’il faut demander pour quelles raisons ils ont voulu transformer une banale affaire interne en une véritable scission qui affecte désormais toute la CSP75 et chacun de ses collectifs.

On m’a encore reproché les lettres que j’ai envoyées à la préfecture. C’est n’importe quoi un tel reproche : ou de la simple ignorance ou de la malveillance. La CSP75 avait, jusqu’à cette crise, avec le service des étrangers et leur directeur et le sous-directeur en question, des rencontres et des rapports réguliers, selon un calendrier de travail préétabli. Bien évidemment je devais, en ma qualité de coordinateur, signaler à qui de droit que des personnes participant à ces rencontres et entretenant ces rapports ne représentaient plus la CSP75. C’est ce que j’ai toujours fait auparavant et qu’on ne m’a jamais reproché. C’est ce que j’ai fait aussi s’agissant d’exclusions individuelles quand des personnes nous représentant en préfecture étaient concernées (comme dans le cas du troisième coordinateur ci-dessus mentionné), afin que ces personnes ne puissent pas s’y présenter abusivement au nom de la CSP75. C’est tout, et c’est clair et c’est dû, si l’on veut entretenir des rapports corrects.

Depuis la rencontre du 19 mai dont je vais parler aussitôt, ces rencontres en préfecture et le calendrier de travail ont été interrompus. Alors ceux qui trinquent, inévitablement, et malheureusement, ce sont encore et toujours les sans- papiers, dont les convocations et l’examen des dossiers sont suspendus. Pourquoi ceux qui me reprochent mes courriers ne reprochent pas, au contraire, à Danfakha et à certains responsables du 18e d’avoir pris prétexte de mon rappel au respect des règles pour ériger en principe leur non-paiement des cotisations (que tous les autres collectifs ont payées, car décidées dans les formes), et d’avoir ainsi créé une situation fortement préjudiciable à des centaines de sans-papiers dans l’attente de leur régularisation ?

19 MAI : RENCONTRE EN PRÉFECTURE

Cette rencontre était prévue selon le calendrier de travail dont j’ai parlé. Malgré ma lettre que le dit sous-directeur tenait à la main (où il était écrit noir sur blanc «ni Danfakha ni le 18e ne seront présents à la réunion»), Danfakha et d’autres du 18e y étaient, et ils ont participé tout comme nous à la réunion. Voilà déjà une nouveauté sans précédent et une atteinte singulière à 1’autonomie de la CSP75 : jamais la préfecture n’avait reçu à ces rencontres des personnes différentes de celles indiquées par la CSP75, c’est-à- dire par moi, son coordinateur. Je précise que Danfakha avait une seule qualité officielle parmi nous, celle de deuxième coordinateur: d’être mon substitut en cas d’absence; la préfecture en était parfaitement informée. Elle s’est ainsi arrogé le droit inédit de se substituer à la CSP75 dans le choix de ses représentants !

On ne pouvait rien augurer de bon de cette présence, et effectivement la réunion s’est déroulée de la pire des façons. Le sous-directeur a commencé par dire que lui ne «reconnaissait» la Csp75 que comme composée «de quatre collectifs» ; si maintenant il n’y en avait plus que trois, cela «changeait tout» et il n’était «plus possible de travailler ensemble». Il allait donc soumettre ce fait nouveau à sa hiérarchie; maintenant il voulait savoir si le 18e souhaitait être reçu séparément au même titre que nous. (Entre parenthèses, la Csp75 a été créée à l’origine par trois collectifs ; si plus tard il y en a eu quatre, cela est dû à notre histoire interne que le sous-directeur n’est pas tenu à connaître, mais de laquelle, surtout, il n’a pas à se mêler.)

Là-dessus la discussion s’est engagée. Moi j’ai dit que s’il voulait soumettre à ses supérieurs un point nous concernant, pas de problème, mais que, quant au 18e, si celui-ci voulait être reçu séparément, cela ne nous concernait plus désormais, c’était leur affaire à eux. Que de toute façon c’était là la conduite habituelle de la préfecture quand il y avait une scission, ce qu’elle avait fait récemment encore avec les «oubliés de Baudelique».

Danfakha, lui, a déclaré que oui, le 18e voulait être reçu «au même titre que la CSP75». Ces mots montrent le premier rôle tenu par le sous-directeur dans la scission : Danfakha et ses partisans ne songeaient même pas à se dire, eux, la Csp75, ce n’est qu’à la suite de la position prise par le sous-directeur (qui a de fait contesté, on va le voir, ma légitimité et, au-delà, celle de la CSP75 tout entière) qu’une telle idée leur a germé dans la tête.

La réponse que le sous-directeur m’a faite m’a d’abord franchement surpris. Il s’est mis à parler des responsables des collectifs, à les nommer : qui était qui. Ma surprise s’explique par le fait que la préfecture a toujours eu des rapports directs avec la seule CSP75, jamais avec ses collectifs. S’il est vrai que leurs responsables sont souvent présents aux rencontres, ils y sont comme représentants de la coordination (non à titre de responsables des collectifs aux yeux de la préfecture), et cela pour la commodité de notre fonctionnement interne : jamais une telle question n’avait été soulevée entre la préfecture et nous. Mais voilà que le sous-directeur se met à les nommer un à un, à commencer par Danfakha et le disant «premier responsable» du 18e… puis, Dramé du 19e, Socé du 11e Binazon, Diallo du 11e… Et d’ajouter qu’il voulait savoir de chacun s’ils étaient d’accord sur l’exclusion du 18e.

Là, déjà deux questions se posent: primo, à quoi bon cette ingérence inouïe dans les affaires internes de la CSP75 ? (J’ai tout de suite, avec d’autres, fait remarquer qu’ainsi la CSP75 était spoliée de toute autonomie, que c’était la mainmise de la préfecture sur le mouvement des sans-papiers.) Secundo : de qui le sous-directeur tenait ces informations nous concernant et qui n’avaient jamais eu cours dans nos rapports ?

Danfakha, quant à lui, a confirmé être (puisque parmi les fondateurs) le «premier responsable» du 18e : ceci est faux. Danfakha y était une «personnalité», rien de plus, ni président (Touré Moussa) ni responsable de quoi que ce soit. Pour être clair, depuis le début de l’occupation de Baudelique, Touré même, Dramé Maliky (autre personnalité) et Danfakha m’avaient informé n’avoir pas le temps de s’occuper de la lutte ; ils m’avaient indiqué trois personnes (Camara Cheick Oumar, Cissé Ibrahima et Sy Youssouf) avec qui je devais travailler ; depuis, c’est avec ces trois personnes que les décisions de la CSP75 ont été prises. Quant à Danfakha, jamais on ne l’a vu dans la lutte, à part faire acte de présence dans les rencontres en préfecture.

Avant de nous quitter, après avoir dit qu’il voulait savoir «par lettre» de chaque collectif s’il était d’accord sur l’exclusion du 18e, le sous-directeur nous a annoncé qu’il ne nous recevrait plus tant que «les quatre» collectifs ne seraient pas d’accord… une manière comme une autre de dire qu’il ne recevrait pas la CSP75 sans le 18e ! Et d’ajouter qu’il ne recevrait pas non plus les «oubliés»…

Nous n’avons compris qu’après coup la signification de ces derniers mots. Quelques jours plus tard Danfakha est allé les voir et les voilà ensemble, les voilà même renforcés, aux yeux de ce sous-directeur décernant la palme de la légitimité selon le nombre de collectifs.

Une scission pilotée

Dans la foulée de cette rencontre, Dramé Mamadou, président du 19e, a envoyé au sous-directeur une lettre  disant que son collectif «rejetait l’exclusion» du 18e. À cause de cette lettre il a été à son tour exclu de son collectif. Socé pour le 11e Binazon et Danfakha pour le 18e ont fait de même, sans avoir (tout comme Dramé) tenu de réunion de leurs collectifs. Seul le 11e a refusé d’écrire la lettre, mais il a néanmoins subi une scission pendant ces événements.

Conclusion : non seulement il y a maintenant deux groupes qui se prétendent chacun la CSP75 légitime (l’un avec l’apport d’un cinquième collectif, les «oubliés», à l’opposé de toute l’histoire de la Csp75), mais encore deux collectifs 18e, deux 19e, deux 11e Binazon, deux 11e… C’est le résultat du jeu du sous-directeur ; ceux qui ne le comprennent pas se placent, malgré eux, du côté de la tentative de mainmise préfectorale sur les collectifs de sans-papiers parisiens.

Des rumeurs circulent d’ailleurs (mais j’en ignore le fondement) comme quoi Danfakha aurait eu des entretiens (téléphoniques ?) avec le sous-directeur. Ils se seraient confirmé que son côté est seul légitime à prendre l’héritage de la CSP75, et c’est pourquoi Danfakha serait en train d’affirmer publiquement que lui seul est capable d’obtenir des régularisations. Ces rumeurs feraient aller à lui, en ce moment, plusieurs sans-papiers.

Nous en tout cas, nous n’avons plus eu de contacts en préfecture, une rencontre prévue (selon le calendrier de travail) pour le 23 juin a été annulée. Pour cette raison nous avons fait une action d’éclat le 12 juillet, en occupant la cour de l’immeuble du cabinet d’avocats de Sarkozy, dans le 8e arrondissement. Deux cents personnes à l’intérieur et une bonne centaine à l’extérieur, sur le boulevard, criant nos slogans et battant nos tambours. Cela a mis l’immeuble et le quartier en émoi. Le directeur de cabinet du préfet s’est déplacé en personne, un rendez-vous avec le directeur du service des étrangers nous a été fixé pour le 8 septembre. A l’ordre du jour, la suite de nos convocations et l’examen de nos dossiers.

Cette action donne un avant-goût de ce qui va se passer à la rentrée si jamais la préfecture devait ne pas respecter son engagement de reprendre avec nous des rencontres régulières sur la base déjà acquise à la suite de nos dernières luttes.

Sissoko, coordinateur, CSP 75

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