Le 11e collectif de sans- papiers «Romain Binazon»

Extrait du numéro 3 de La Voix des sans-papiers, 24 Janvier 2011

Socé Samb est déléguée de ce collectif qui, il y a environ trois ans, avait décidé de clore ses inscriptions. Le collectif devait naturellement s’arrêter au moment de la régularisation du dernier sans-papiers inscrit. Récemment toutefois, à une réunion de la Coordination nationale des sans-papiers,  Socé a annoncé que le collectif allait rouvrir les inscriptions. Nous lui avons demandé les raisons de cette décision, et aussi une présentation du collectif et d’elle-même.

Je suis arrivée au collectif en 2004, après plusieurs années passées dans un autre collectif de la région parisienne, à Créteil. Dans ce temps-là, il n’y avait pas deux collectifs de sans-papiers du 11e arrondissement de Paris, comme aujourd’hui. Il n’y en avait qu’un, et son porte- parole était Romain Binazon, qui était aussi un des porte-parole de la Coordination nationale. La personne qui m’avait adressée au collectif du 11e m’avait très bien parlé de Romain, et c’est donc pour m’inscrire dans son collectif en vue d’obtenir ma régularisation que j’y suis venue. Mais je n’ai pas pu le connaître personnellement, Romain était parti quelque temps au Bénin d’où il n’est jamais revenu. Par contre, j’ai tout de suite rencontré Aminata Diane, qui faisait aussi partie du collège des délégués de la Coordination nationale, et avec qui je suis depuis amie.

Quand je suis arrivée au 11e collectif, je suis donc tombée au plus fort des discussions qui ont suivi la mort de Romain. Ce netait pas facile, pour quelqu’un de frais arrivé comme moi, de s’y repérer. Je me limite à dire qu’à la suite de ces discussions, le collectif, qui entre temps avait, à la mémoire de Romain, pris le nom de 11e «Binazon», s’est scindé en deux. Je suis restée avec les camarades qui ont gardé ce nom. Pour cette raison entre autres, notre collectif a continué de rester dans la Coordination nationale des sans- papiers même quand les autres collectifs de la Csp75 s’en sont éloignés.

Après avoir été régularisée, je n’ai pas quitté le collectif, j’y suis restée comme déléguée chargée d’accompagner les camarades sans-papiers dans leurs démarches de régularisation et aussi comme déléguée du collectif au sein de la CSP75, et j’ai souvent participé aux discussions en préfecture.

A cette époque (et jusqu’à assez récemment) notre collectif avait une très forte présence de sans-papiers chinois, environ 80%. La période où il y a eu le plus de régularisations, chez nous, ce fut à la suite de la circulaire de 2006 concernant en premier lieu les familles avec enfants: c’était le cas de beaucoup de couples de sans-papiers chinois.

C’est fin 2007, début 2008, que nous avons décidé de ne plus inscrire de nouveaux adhérents, jusqu’à la régularisation de tous ceux qui étaient déjà parmi nous. Malgré cette décision, nous avons été toujours présents à toutes les actions menées par la Csp75, et nous étions là le jour de l’occupation de la Bourse du travail de Paris, où nous nous sommes beaucoup impliqués. Ensuite, après l’expulsion des sans- papiers de la Bourse du travail, nous avons été d’accord pour aller occuper ailleurs. Dans la nouvelle occupation, à Baudelique, nous nous sommes aussi beaucoup engagés, mais dans la limite de nos forces décroissantes, car les partants régularisés n’étaient pas remplacés par de nouveaux inscrits.

C’est après le départ de Baudelique que nous nous sommes posé sérieusement la question, l’exiguïté de nos forces étant devenue trop importante face à des difficultés accrues et à de plus en plus de sollicitations de sans-papiers pour s’inscrire. Alors nous avons pris cette décision de rouvrir nos inscriptions pour redonner au collectif une nouvelle vie. L’avenir dira si nous avons fait le bon choix.

Quant à cet avenir, je ne ferai ici qu’une remarque. L’enjeu de notre mouvement se jouera forcément sur la question de l’unité, tout le monde semble d’accord là-dessus, comme cela a été évident dans les réunions et le travail récent pour relancer la Coordination nationale avec l’arrivée de nouveaux collectifs. Mais l’unité du mouvement ne pourra jamais se faire dans une pièce autour d’une table, elle ne peut passer que par l’unité d’action sur le terrain. Trop de gens, dans les collectifs, semblent encore ignorer cette simple vérité, si évidente pour ceux qui, dans le passé, ont participé à des luttes d’envergure.

Je voudrais conclure sur une note personnelle. Les femmes devraient avoir un rôle bien plus important dans la Csp75. Il est vrai quelles ne sont pas très nombreuses par rapport aux hommes, mais cela ne devrait être qu’une raison de plus pour les accompagner et les mettre en avant dans les collectifs. Dans beaucoup de pays d’Afrique et d’ailleurs les femmes ont joué et jouent un rôle irremplaçable, elles ont collectivement un savoir-faire, une vision des choses et souvent des idées différentes de celles des hommes. Or, dans notre lutte, il est vital que toutes les compétences soient mises à contribution. Quelqu’un me rappelait dernièrement un proverbe africain que j’ignorais : «L’Afrique, marche avec les pieds de ses femmes.» A mon sens, ce proverbe vaut pour tous les continents. Pourquoi ne devrait-il pas en être de même dans les collectifs de sans-papiers ?

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