Les femmes du 9ème collectif de sans-papiers : le 9ème collectif : un collectif «féministe» ou «féminisé» ?

Extrait du numéro 2 de La Voix des sans papiers du 8 décembre 2010

La discussion s’engage sur l’emploi de l’un ou l’autre de ces qualificatifs. Toutes, elles sont d’accord pour écarter le deuxième. Par contre quelques-unes sont résolument pour le premier, le leur est bien un collectif féministe, au sens que leur lutte est aussi pour la reconnaissance de l’égalité et de la liberté des femmes maghrébines et africaines, et plus en général de tous les pays. D’autres résolument contre, puisque, expliquent-elles, ce serait porter ombrage aux hommes du collectif, qui sont nombreux et tout aussi actifs.

Un collectif pas comme les autres

N’empêche que ces dernières ne nient pas non plus, entre femmes, cette originalité très marquée qui fait du 9e une entité unique entre les collectifs de sans-papiers de France. Est-ce sur cette caractéristique que reposent aussi sa combativité presque légendaire et sa réputation d’indomptabilité ? Quoi qu’il en soit, la discussion aura servi à rompre la glace. Les visages, d’abord sur la réserve, avec un je ne sais quoi de secret, s’illuminent, les langues se délient. L’ambiance est vite gaie, bruyamment enjouée au rappel des exploits passés, des épatements peints sur les physionomies des hauts personnages, cibles des «actions» du moment. Autant d’épisodes de «résistance» (le mot est souligné avec force par plusieurs, plusieurs fois), résistance à la réduction à «objets sans âme» de leur humanité et de leur être de femmes.

Elles sont une bonne dizaine autour de l’intervieweur, ces femmes aux figures dignes marquées par le labeur et «le mépris subi, de tous les jours», et aux noms de parfums exotiques. Wahiba, Zineb, Rabha, Nezha, Marième, Zoubida, Halima, Saliha, Zohra, Sokhna, Bahija… la plupart sont d’origine maghrébine et quelques-unes d’Afrique noire. C’est la honte de nos sociétés, que le sort quelles réservent à ces femmes.

La moitié sont dans l’attente de leurs papiers (depuis 8 ans, 7 ans et demi, 11 ans, 7 ans, 10 ans…) et ont déjà connu des refus, des OQTF (obligation de quitter le territoire français), etc., enfin, la panoplie de vexations législatives et réglementaires que connaissent tous les travailleurs et travailleuses immigrés, et par laquelle on leur fait subir le joug pendant de nombreuses années. Toutes, à une exception près (mais, auparavant, un an passé à Droits devant), militent au collectif depuis longtemps. Deux ont des convocations en préfecture pour l’examen de leurs dossiers.

Wahiba, algérienne, rappelle l’arbitraire et les mensonges souvent éhontés des décisions préfectorales. En 2006 elle a essuyé un refus de régularisation malgré son contrat de travail. En France, elle a sœurs, frères, etc. : «Une grande famille de nationalité française. J’ai cru rêver quand on m’a annoncé le motif du refus. Texte : « vous n’avez aucune attache familiale en France » !» Marième, malienne, est en France depuis dix ans. Elle a eu un refus en 2004 pour motifs de santé. Les ennuis avec l’Ame (aide médicale d’État) sont de nouveau son principal souci, car l’hôpital lui demande de régler 3 000 euros qu’elle n’a pas. La discussion s’engage là-dessus, les autres femmes l’invitent vivement à ne pas s’en faire. Ce qu’il lui arrive, c’est normal, ce sont les procédés courants d’une administration qui commence toujours par ignorer les droits des travailleurs étrangers, pour qu’ils payent ce qu’ils ne doivent pas payer. Il faut sans relâche exiger le respect de ses droits.

L’autre moitié, elles sont régularisées depuis souvent longtemps, mais toujours assidues à la vie du collectif. En tout cas, présentes non moins que les autres aux actions et manifestations du collectif. Ce qui surtout frappe est cette capacité d’empathie, de cohésion et de solidarité active, ce sentiment de devoir «se serrer les coudes» entre femmes exploitées.

Halima, régularisée depuis quelques mois, après 18 ans qu’elle vit ici (pour motif de «vie privée et familiale», car elle aussi a en France une famille de nationalité française), se rembrunit à la pensée de ce qu’elle garde toujours sur le cœur : son père d’abord, puis sa mère, sont décédés au pays sans qu’elle puisse aller aux funérailles. Mais là-dessus, son arrestation est évoquée, 24 heures de garde à vue à la suite de la dernière action, en juin dernier, à l’Organisation internationale de la francophonie. Alors elle sourit : «mon image est dans tous les journaux». Et son sourire a un sens spécial, ineffaçable : mêlé de profonde amertume et de fierté. Elle n’a pas pu aller au Maroc quand c’était, humainement, capital ; elle n’a pas pu y aller, alors que son image faisait le tour du monde, puisque – et c’est sa fierté – elle est «toujours en première ligne derrière la banderole du collectif».

Porte-parole de fait, incontestée, est Bahija. Mais elle refuse ce qualificatif : au 9eme il n’y a ni porte-parole ni responsables, seule responsable est l’assemblée hebdomadaire. Après avoir réfléchi un instant, elle se dit «une militante active et aguerrie». Puis elle demande d’effacer le dernier mot : «une militante de base active», voilà, cela et rien de plus. Mais d’autres ne sont pas d’accord. Se faisant l’interprète d’un sentiment commun, Wahiba dit que Bahija est bien plus que leur porte-parole, elle est : «notre exemple et notre guide». Et elle vante son courage indéfectible, à faire envie à bien des hommes. Bahija, la rougeur aux joues, à ces mots se rebiffe et demande de n’en rien écrire. Elle nous excusera d’enfreindre ses souhaits. Par expérience nous savons que la modestie n’est pas le fait des «guides».

Les actions

Nous l’avons dit, le 9e est connu surtout pour ses actions. Et pour sa capacité, mine de rien, de déjouer la surveillance de la police.

Concernant la question du travail des femmes, le fait qu’elles sont surtout employées dans des boulots sous-payés des services à la personne, quelques actions, s’étalant sur plusieurs mois en 2007 et 2008, sont évoquées. Parmi les plus significatives, l’occupation du Secrétariat chargé de la solidarité, dans le 7e arrondissement, et l’Agence nationale des services à la personne, dans le 15e.

Au cours de la première, les femmes du collectif ont eu un long entretien avec la secrétaire d’État de l’époque (Valérie Létard, maintenant remerciée par Fillon) pour dénoncer sa signature d’un accord avec le ministère de l’Immigration et l’agence des services à la personne. «Le scandaleux de cet accord, toujours en vigueur, est que les femmes qui viennent en France par regroupement familial doivent être orientées vers ce secteur des services à la personne.»

Pendant ces actions, elles sont aussi allées demander le soutien de Rachida Dati, non tant comme ministre de la Justice, que comme femme et maire du 7e arrondissement, où une majorité de femmes sans-papiers travaillent dans les services à la personne. Pour toute réponse, Rachida a vite appelé la police qui n’a pas ménagé ces travailleuses sans-papiers qui, la plupart, étaient de même origine maghrébine quelle.

Ces actions ont été faites au moment du lancement des premières grèves de sans-papiers par les syndicats. Leur but était de sensibiliser l’opinion publique sur les travailleuses sans-papiers isolées, très nombreuses mais entièrement négligées par les organisations syndicales. L’écho médiatique a été remarquable, et a donné une visibilité spécifique au 9e en tant que collectif où des femmes sont très actives et combatives. Quelques-unes soulignent qu’il était prévu que ce cycle d’actions serait mené exclusivement par des femmes, mais des hommes ont pu finalement s’y joindre : pour ne pas les «laisser seules», ou, comme certains l’ont dit, par solidarité avec les «femmes résistantes».

Sokhna met les point sur les i : ces actions n’étaient pas, en elles-mêmes, spécialement faites pour exclure les hommes. «La question de la parité peut se poser pour d’autres collectifs, mais pas chez nous. Nos pratiques, nos méthodes de lutte se conjuguent au féminin, mais sans écarter les hommes. Ceci est très important pour nous, puisque en majorité nous venons d’Afrique, où, dans beaucoup de pays, la parité homme-femme a du mal à passer. La plupart des collectifs de sans-papiers sont dirigés par des hommes, les femmes sont reléguées au second plan, elles ne sont pas consultées pour les décisions. Au 9e, les femmes ont voix au chapitre, nous sommes toutes au devant de la scène, au premier rang dans le combat, avec les hommes, pour le droit à la régularisation de tous les sans-papiers.»

Ces mots ont l’approbation de toutes, et, là-dessus, c’est assez parlé de ce point du travail des femmes. On passe à autre chose, aux actions les plus mémorables du collectif, auxquelles les hommes ont pris part aussi, et eu un rôle égal, sans distinction. Les plus mémorables ?… Difficile affaire.

Les souvenirs foisonnent, et, pour chaque action, il y a au moins une femme qui a de bons motifs pour s’en rappeler et la dire mémorable. Zineb évoque tout particulièrement l’occupation du Conseil général des Hauts-de-Seine à Nanterre (novembre 2005 – janvier 2006) : c’est là qu’elle a été gazée pour la première fois de sa vie. Mais, disent les autres, cette occupation a été mémorable à bien des égards. D’abord elle a duré deux mois et demi et, pendant ces deux mois et demi, les sans-papiers sortaient pour d’autres actions dignes qu’on s’en souvienne, ce qui fait qu’elle est encore très vive dans les mémoires de tout le monde. Ensuite, elle a abouti à de nombreuses régularisations. Sans compter, en plus, la très bonne ambiance dans laquelle elle s’est déroulée. Et Zineb, alors, de se rappeler quelle a même pu préparer deux moutons pour la fête de l’Aïd.

Une liste tant soit peu exhaustive serait longue, aussi, en plus de celles mentionnées, nous en dressons une assez courte, assez arbitraire sans doute, mais dont rien que la lecture – cibles et dates – est significative.

Permanence de Daniel Vaillant, janvier 2001.

Permanence de Sarkozy à Neuilly, janvier 2003 (et janvier 2004, avril 2005).

Association de Bernadette Chirac, février 2003 (et avril 2005).

Théâtre de la ville, avril 2003 (et février 2005).

Maison de Victor Hugo, juillet 2003.

Représentation du parlement européen à Paris, juin 2004 (et avril 2005).

 Fédération Ps93, janvier 2005 (du 12 au 18).

Unicef, 2005 (du 4 mars au 19 avril).

Bourse du travail Turbigo, 2005 (du 19 avril au 10 mai).

Mairie de Neuilly, septembre 2005.

Place Beauvau (ministère de l’intérieur, avec Act-Up), décembre 2005.

Sénat, mars 2006.

Tour Eiffel, mai 2006.

Médiateur de la république, septembre 2006.

Qg de campagne de Sarkozy, janvier 2007.

Bourse du travail de Château d’eau (République), 2007 (du 10 février au 6 avril).

Église Saint-Joseph- des-Nations, décembre 2007.

Haut commissariat chargé aux solidarités actives (Martin Hirsch), février 2008.

Haut conseil de l’intégration, mai 2009…

La toute dernière action

Pour conclure sur ce sujet des actions, Bahija remarque :

«La question de l’immigration reste au-devant de la scène politique et continue d’être malheureusement abordée d’une manière démagogique dans un contexte politique où la campagne des élections présidentielles est lancée. Le ministère de l’immigration et de l’identité nationale (dont nous demandions la suppression puisque l’immigration à côté de l’identité nationale était tout un programme : immigration = danger pour la nation), ce ministère n’existe plus. Mais il n’en demeure pas moins que l’immigration est maintenant du ressort du ministère de l’intérieur, donc liée à la sécurité, donc elle continue, dans l’esprit du gouvernement, à être un danger pour la France. Ajoutons à cela que l’immigration est ainsi gérée par un ministre qui a été condamné pour racisme. N’y a-t-il pas là un véritable scandale d’État ?

«C’est pour dénoncer ce scandale que le mercredi 17 novembre nous nous sommes faufilés, au travers des flics qui n’ont rien compris, et avons fait un sit-in devant le siège de l’UMP, au moment même où toute la crème arrivait pour la désignation du nouveau secrétaire général. Il y avait là le Premier ministre, il y avait tous les ministres au grand complet, les secrétaires d’État, les grands médias, etc. et puis nous qui brandissions nos pancartes et qui criions nos slogans : « Hier immigration et identité, aujourd’hui immigration et sécurité. » « Mais où sont passés l’intégration et le développement solidaire ???? » « Le lieutenant de Sarkozy, condamné pour racisme. » « Hier condamné pour racisme, aujourd’hui chargé de l’immigration. » Devant nous, des visages blêmes, rouges, ou verts de rage. Le plus grand étonnement peint sur ces visages, en voyant là cette quarantaine de trouble-fête en dépit du grand déploiement des forces de police.»

«Ils étaient», commente Wahiba, «c’est le cas de le dire, en colère et en couleur».

Le 9e EN DEUX MOTS

Il ne s’agit pas d’un collectif uniquement parisien, il accueille aussi des sans-papiers de la région parisienne, cela fait qu’il a des contacts réguliers non seulement avec la préfecture de Paris, mais aussi avec plusieurs préfectures d’Ile-de-France.

Une vingtaine de nationalités sont présentes dans le collectif : d’Afrique, bien sûr, mais pas seulement, aussi d’Amérique latine, du Moyen-Orient, d’Asie et d’Europe orientale. «Il y a là une vraie richesse d’expériences de lutte», dit Bahija, et cela, compte tenu du climat de discussion ouverte qui règne dans le collectif, «permet des échanges remarquables d’idées».

Les inscrits actuellement sont plusieurs centaines, dans les 500. La vie interne est scandée par les assemblées hebdomadaires qui se tiennent tous les lundis soir au CICP (21ter rue Voltaire, dans 11e arrondissement), où sont prises toutes les décisions importantes, avant tout celles des mobilisations et des actions. Il y a une permanence tous les samedis de 10 h à 14 h à la même adresse, pour l’accueil des sans- papiers, l’information juridique et sur la vie et les luttes du collectif. Ces permanences sont tenues majoritairement par des femmes, anciennes sans-papiers ou qui continuent de l’être mais en train d’apprendre à bien utiliser l’«arsenal juridique», aussi bien en vue des rencontres en préfectures pour le traitement des dossiers de régularisation, que pour s’en servir lors des actions et des luttes.

A propos de ces dernières Bahija précise : «Aujourd’hui il n’y a pas le rapport de force nécessaire et suffisant pour faire plier le gouvernement. Cette faiblesse découle des choix passés pris par le mouvement au fur et à mesure. Avant de parler d’une refondation unitaire du mouvement, il me semble qu’il faudrait des solidarités sur le terrain entre les différents acteurs, avant tout entre collectifs. Par exemple, chaque fois qu’un groupe fait une action qui dénonce les choix du gouvernement et qui est susceptible d’en déranger le bon déroulement, il faudrait que les autres apportent leur solidarité active. De cette manière on encouragerait l’extension de ce genre d’actions, on encouragerait la constitution de groupes capables d’agir dans un même sens. Aujourd’hui, dans le mouvement des sans-papiers, c’est malheureusement le contraire qui se produit. Au lieu de favoriser la richesse de diversité d’acteurs solidaires, ce genre de solidarité des luttes fait défaut. Il est vain de penser à construire l’unité dans des rencontres, ceci me paraît une démarche abstraite, loin de la réalité de terrain.»

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