Les «réquisitions» de locaux vides se succèdent à Angers.

Extrait du numéro 3 de La Voix des sans-papiers, 24 Janvier 2011

Le texte qui suit est le récit d’une lutte qui a ceci de remarquable : d’une part, elle a été l’occasion d’une coopération entre la banlieue parisienne et un réseau de province, et, d’autre part, la victoire, arrachée en quelques jours, a été le résultat de l’organisation des réfugiés, et non d’une quelconque «unité» des organisations françaises. Deux militants «provinciaux» (Cssp 49) ont donné le coup de pouce initial et un soutien logistique, mais cela a vite permis aux forces et à la volonté de lutte des réfugiés de s’exprimer en organisation autonome, de se canaliser contre leur adversaire naturel. La préfecture, quant à elle, a vite compris la taille de l’enjeu et relogé tout le monde, de peur que l’exemple d’organisation parti d’un réseau de province ne fasse boule de neige en Ile de France et ne s’étende à d’autres catégories de précaires, étrangers ou français, court-circuitant la médiation des organisations et développant des visées revendicatives plus globales qu’un «logement pour tous». [La Voix des sans-papiers est redevable de ce récit à Flo de SôS Soutien ô Sans-papiers]

En septembre dernier, des réfugiés en errance depuis des mois ont pu obtenir une solution rapide de relogement à l’issue de l’expulsion de leur squat. Originaires de Somalie, du Soudan, d’Érythrée, ils étaient en transit en France à destination de la Grande-Bretagne lorsque, à l’automne 2009, près de Calais, ils ont été arrêtés par la police. Certains ont alors obtenu le statut de demandeurs d’asile impliquant une obligation d’hébergement par l’État ; d’autres, classés seulement en procédure prioritaire, n’avaient droit à aucune prise en charge tant que I’OFPRA (office français de protection des réfugiés et apatrides) ne statuerait pas sur leurs cas.

Mais depuis, en réalité, aucun n’avait bénéficié d’un logement stable. Tandis que les uns erraient en banlieue parisienne, les autres, ballottés d’hôtels en foyers, étaient lâchés en juillet dernier par des pouvoirs publics qui ne voulaient plus prendre en charge leurs frais d’hébergement. Fin juillet 2010, ils se sont donc tous retrouvés à Gonesse, allée Renoir, dans une barre HLM vouée à la démolition.

Dans des conditions très précaires, ils ont vécu là, ignorés, pendant tout un mois, jusqu’à ce que, fin août, la mairie de Gonesse (de gauche, maire socialiste) ne découvre leur présence et ne fasse évacuer les lieux par la police municipale. Accès bloqués, eau et électricité coupées.

En même temps, le Groupe Opievoy («le premier Office Public de l’Habitat de la couronne parisienne», peut-on lire sur son site), bailleur social propriétaire de l’immeuble, embauchait des vigiles et déposait au tribunal un référé demandant l’expulsion afin de poursuivre les travaux de démolition. N’ayant pas d’autre endroit où aller, les réfugiés ont réinvesti les lieux malgré les scellés.

C’est alors qu’entre en jeu un militant de la réquisition du «48» à Angers [voir, sur cette occupation, le Journal de la Bourse du travail occupée, n° 13, 7 juillet 2009] qui se trouvait à Paris pour la manifestation anniversaire de l’expulsion des sans-papiers de Saint-Bernard en août 1996. Quelqu’un a fait appel à lui et, s’étant rendu sur place, il a à son tour mobilisé son réseau francilien. C’est ainsi que SôS Soutien ô Sans-papiers et un autre ancien militant d’Angers résidant en Ile de France se sont retrouvés pour venir en aide aux réfugiés. La lutte s’est vite organisée : assemblée générale, constitution d’un «collectif de réfugiés d’Ile-de-France», rédaction d’un communiqué («Appel des réfugiés d’Ile-de-France») à destination à la fois du voisinage, pour le rassurer et demander sa solidarité, et des médias pour publiciser l’occupation et ses raisons.

Dès lors, réapparition rapide des organisations humanitaires : Secours catholique, Secours populaire, Cimade, LDH… expliquant qu’elles s’occupaient «du dossier» depuis plus d’un an, déclarant être là pour soutenir la nouvelle action des réfugiés. Si bien que, malgré les ambiguïtés d’Emmaüs locale, d’autres camarades se sont mobilisés pour apporter un soutien matériel, et que, sur l’initiative de SôS, la machine s’est mise en route : couvertures, vêtements, nourriture ont afflué de toutes parts.

Toutes ces organisations avaient effectivement soutenu les réfugiés, un an auparavant, mais depuis, leur action s’étiolait ; seule la mosquée locale venait encore en aide. Ajoutons que certains de leurs membres (par exemple de la LDH) font partie du conseil municipal qui avait fait évacuer l’immeuble par sa police… Aussi, quand ces organisations voulurent créer un collectif «de soutien», ce fut sans la participation de SôS et de l’ancien militant d’Angers : «On ne fait pas le même travail, il ne faut pas tout confondre !»

Car il y avait un tout autre travail en attente, et autrement urgent : la préparation de l’audience du 13 septembre au tribunal, où les réfugiés risquaient l’expulsion par voie de justice. Il fallait avant tout gagner du temps. Or deux circonstances jouaient en faveur du report du procès : d’un côté, les réfugiés demandeurs d’asile ne parlaient pas français et, de l’autre, ils n’avaient pas d’argent.

Légalement, en France, tout accusé a le droit de se faire assister d’un avocat et, le cas échéant, d’un interprète. Il fallait s’y mettre… préparer toutes les demandes d’aide juridictionnelle pour ladite audience, plus de 80 dossiers en 10 jours ! A l’aide de quelques nuits blanches, l’exploit a réussi.

Toutefois, à l’audience, surprise. La juge a préféré ne pas prendre en compte les dossiers d’aide juridictionnelle, comme la procédure légale le lui prescrit, elle a cédé aux pressions de la municipalité et de sa police, présentes en nombre dans la salle d’audience. Les réfugiés ont été condamnés à évacuer le bâtiment le jour suivant, 14 septembre.

Mais alors, nouvelle surprise… : des solutions de relogement ont été aussitôt trouvées pour la totalité des occupants. Pour une bonne partie d’entre eux, des places indisponibles auparavant se sont subitement libérées en CADA (centre d’accueil des demandeurs d’asile), d’autres ont été logés en foyer, enfin une petite dizaine à l’hôtel. Il semble que, suite au résultat du procès, France Terre d’Asile, qui avait rejoint tardivement le collectif des soutiens humanitaires, ait joué en douce de ses relations auprès de la préfecture pour «régler la question».

Voilà donc une affaire d’où tout le monde sort gagnant, en apparence. Les réfugiés en premier lieu : pris finalement en charge. Le blason des humanitaires en deuxième lieu : redoré, malgré tout. La préfecture en troisième : digne d’avoir su faire respecter à la fois le droit des réfugiés et celui de la propriété privée. Et, en quatrième, jusqu’à nos deux camarades : bénéficiant à jamais de la reconnaissance des demandeurs d’asile.

Mais, pour nous, cette victoire laisse la bouche amère. Car nous savons quelle n’est que provisoire, et que l’errance va reprendre bientôt pour nombre d’entre eux. Alors que le report du procès aurait laissé au temps le temps de faire son œuvre : permis à d’autres forces d’arriver, de s’assembler, à d’autres réfugiés, sans-papiers, Sdf, à d’autres exclus, de rejoindre l’allée Renoir à Gonesse… dans cet immeuble de mille places – un squat immense en puissance, un symbole vivant de toutes les exclusions, un foyer de lutte de l’ensemble du mouvement social.

Mais enfin, la majorité des réfugiés ont réintégré le circuit des services de l’administration, et les autres le giron des humanitaires. N’ont-ils pas échappé ainsi à la misère de l’indifférence publique ?

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