L’or, c’est la misère de nos terres

Extrait du numéro 6 de La Voix des sans-papiers du 26 octobre 2011

Participent à l’interview quatre ressortissants de la commune de Dialafara, cercle de Kéniéba: Moussa Drame (village de Daro), ancien sans-papiers de Saint-Bernard, Faïnke Mamoudou (Dialafara), ancien sans-papiers, Fily Danioko (Diokéba), sans-papiers et ancien mineur des mines de Sadiola et Niangoulama, et Anzoumane Sissoko (Monéa), ancien sans-papiers. Se joint à eux Wally Kanouté (cercle de Kayes), pour notamment nous dire avoir lui aussi cherché à travailler à Sadiola, il fut refusé et il est maintenant sans-papiers en France. Tous sont membres de la CSP75, Sissoko en est le coordinateur ; il est aussi membre de l’ARKF.

L’or dont regorge le sol de notre région n’est pas une richesse pour nous. Pour la population, c’est un malheur, une calamité, un des facteurs majeurs de sa pauvreté. Nous le savons mieux que quiconque, nous qui avons émigré à cause de cette vaste misère du peuple. L’argent des sans-papiers et anciens sans-papiers fait vivre nos familles et nos villages, autrement ils mourraient de faim. Nous sommes en première ligne dans cette question de l’or et de l’avenir de nos terres, nous sommes directement intéressés à faire la lumière : les mines sont-elles un facteur de développement, comme le prétendent les pouvoirs publics, ou bien de sous-développement croissant pour un peuple qu’on opprime de plus belle ?

Nous ne parlons pas des vols, des exportations illégales de l’or (en fait, la plus grande partie de la production, quelle vienne ou non des grandes mines). Dans les régions aurifères du Mali, il y a un double système-mines : intérieur et extérieur aux exploitations. Du premier, peuvent témoigner les travailleurs sous-payés, s’épuisant dans des conditions extrêmes, inhumaines, atteints de toutes sortes de maladies, souvent mortelles.

Le second, l’extérieur, s’étend sur toute la société. C’est le système-corruption qui sévit à tous les niveaux, du dernier petit fonctionnaire aux castes dominantes de l’État. Ce «profitalisme» notoire atteint son comble dans les régions aurifères. «La chèvre broute là où elle est attachée» : elle broute davantage là où le pâturage est le plus gras.

Peuvent en témoigner les populations qu’on rançonne, qu’on empoisonne jour après jour, qu’on décime après les avoir appauvries. Une décimation lente, qui ne dit pas son nom.

Le SYSTÈME-MINES VU DE L’INTÉRIEUR : TÉMOIGNAGE DE FlLY

J’étais encore tout jeune quand j’ai commencé à travailler dans l’or. J’ai travaillé d’abord huit mois avec des ingénieurs chercheurs (des Sud-Africains blancs) pour le compte d’une société minière à côté de notre village. L’or a été trouvé, un gisement important. J’ai demandé à travailler dans l’exploitation, j’ai essuyé un refus. On m’a même refusé le solde de ma paye, ce qui m’était dû pour la cessation du rapport de travail.

Sur ces huit mois, mon souvenir le plus vif est un épisode triste. Deux camarades de travail, malgré leurs résistances, ont été persuadés par l’ingénieur d’aller chercher des échantillons de terre dans une montagne interdite à cause du tabou. Quand ils sont revenus, le lendemain, ils étaient tous deux malades. Ils sont décédés deux ou trois jours plus tard. Ces deux morts montrent à quels excès peut arriver le manque de respect des compagnies minières pour les bases culturelles des populations parmi lesquelles elles opèrent

Le travail était pénible, malsain : je posais les tuyaux pour l’écoulement de l’eau de nettoyage du minerai, dans cette eau nous mélangions en grande quantité des sacs et des bidons de produits chimiques. Je ne sais pas quels produits. On nous avait dit qu’ils étaient dangereux, mais rien des maladies qu’ils peuvent provoquer. On nous donnait des masques à porter, du lait en poudre à boire chaque jour. Mais beaucoup d’ouvriers étaient malades, tous les jours il y en avait qui étaient amenés à l’infirmerie. Rien que dans mon équipe de jour (60 personnes) il y a eu six morts de maladie pendant l’an et demi que j’ai travaillé dans cette mine. [Une mortalité annuelle de 6,6%]

Tout le monde dans les deux mines savait que les villageois alentour avaient beaucoup de problèmes causés par l’exploitation de l’or, trop de dégâts. Puits d’eau pollués – rien que de se laver avec cette eau, on avait des démangeaisons partout et plein de boutons – diarrhées importantes, nuages de poussière jusqu’à dix, vingt kilomètres à la ronde, causés par les explosions souterraines, etc.

Le système-mines extérieur

La corruption est un véritable fléau dans des pays comme le Mali, où le peu de richesse nationale produite ne sert pas à élever le niveau de vie de la masse du peuple, mais à l’enrichissement d’une minorité installée aux bonnes places. Pour donner une idée de cela – jusqu’à quel point la corruption érigée en système est amplifiée dans les zones d’implantation minière – deux exemples suffiront ; ils touchent de près toute la population de ces zones.

Chez nous, il y a, outre les contrôles d’identité aux frontières, des contrôles internes, soit sur les grandes routes soit à l’entrée des villes importantes. Par exemple, il y a un poste fixe entre Kayes et Bamako, sur près de 500 km.

Prenons, dans notre région, le village de Monéa, à 120 kilomètres de Kayes. Auparavant, il n’y avait aucun contrôle sur la route, il y en avait un, fixe, à l’entrée de la ville ; il était facilement contourné en faisant descendre de voiture, à deux kilomètres de l’arrivée, les personnes dépourvues de documents, donc sujettes à une «taxe» – l’énorme majorité des villageois. Depuis l’exploitation de l’or par de grandes mines, les contrôles se sont multipliés sur les routes. Aujourd’hui, entre Monéa et Kayes il y en a trois et ils sont mobiles, donc non contournables. À chaque contrôle, les agents (policiers ou gendarmes) demandent le paiement de 500 francs CFA à toute personne sans document. Total aller-retour : 3 000 francs, beaucoup d’argent pour des paysans qui en manquent chroniquement.

Nous ignorons si de telles amendes sont légales, ce que nous savons c’est que ne le sont pas les modalités de perception. Demandez aux agents un reçu, ils vous répondent qu’alors, avec reçu, la taxe double. Dites d’accord, et ils vous disent qu’ils n’ont plus de reçus ; il vous faudra attendre jusqu’au lendemain (en rase campagne) pour avoir votre reçu et pouvoir continuer votre voyage. Bien sûr vous payez ; et les 500 francs disparaissent dans les poches des agents contrôleurs hors de tout écrit et de tout contrôle.

Ceci se passe tous les jours dans tout le pays, mais tout spécialement dans notre région minière. Laquelle est ainsi devenue une mine d’un tout autre, genre pour une autre espèce d’exploiteurs, les agents de l’État. C’est ainsi que ceux qui sont censés être au service du pays collaborent en fait activement à sa spoliation quotidienne – au pillage de la partie la plus pauvre d’un pays parmi les plus pauvres du monde.

La ronde des camions

Le deuxième exemple concerne tous les villages proches de la route pour Kayes, à savoir la majorité de la population de nos zones minières. Cette route, comme toutes celles de la partie la plus occidentale du Mali (sauf la route qui de Kayes mène à la frontière du Sénégal), est une ancienne piste, ni goudronnée ni bitumée ni en terre battue. Les camions qui la parcourent ne sont que ceux des mines et cela depuis des années ; ils vont à Kayes en continuation et surtout la nuit, au rythme infernal d’un tous les 10-15 minutes. Avant l’implantation des compagnies minières, il n’y avait dans nos villages qu’un «sous-développement» dignement vécu, maintenant il y a une extrême misère et, grâce aux camions, les conditions de santé les plus extrêmes.

Le bruit nocturne, sur une piste inappropriée à ce trafic et traversant la plupart des villages, c’est l’enfer : les villageois ne peuvent plus dormir. Mais il y a pire, et ce sont les gros nuages de poussière soulevés à tout moment. La poussière se dépose partout dans les villages : sur les personnes, les animaux, sur les choses, l’eau, les aliments… Rien que pour le mil, la base de notre alimentation, ces poussières recouvrent la farine mise à sécher au soleil pour éviter l’acidification, forment dessus une couche qui la rend impropre à la consommation… Tous les problèmes sanitaires et même ceux de la pauvreté alimentaire sont ainsi énormément aggravés par cette ronde incessante de camions.

«Les camions» ajoute Fily «traversent nos villages à toute vitesse, ils écrasent nos moutons, nos chèvres, nos vaches, sans parler des poules… Souvent aussi des personnes, et ils ne s’arrêtent même pas. Si tu portes plainte, nos autorités elles font quoi ? elles te fichent une amende ! Nous sommes traités comme des esclaves. Mon petit frère – c’était vers dix heures du matin, une très bonne visibilité – il traversait la route sur une charrette traînée par son âne, un 4×4 d’une société de prospection de l’or a surgi à toute vitesse, a renversé l’âne, la charrette, tué l’âne, endommagé gravement la charrette, blessé très gravement mon frère à la cuisse gauche… Ma famille a porté plainte à Kéniéba, la justice n’a même pas condamné la société à payer les soins. Il a dû être opéré à Bamako, ça a coûté cher, très cher… Sans moi, sans l’argent de sans-papiers que je gagne en France, ma famille n’aurait jamais pu s’en sortir, mon frère jamais récupérer l’usage de sa jambe.»

Voilà ce que nous dénonçons, nous qui, par nos envois d’argent, permettons seuls la survie de nos familles, de nos villages. Tout cela est archi-connu par nos administrateurs, locaux, régionaux, nationaux, mais personne, depuis deux décennies que cela dure, personne ne fait rien pour améliorer cette situation inhumaine, néfaste à une population qui n’a certainement pas besoin d’un tel surcroît de malheur. Pendant tout ce temps les compagnies minières internationales ont gagné plein de milliards de dollars avec l’or extrait du sous-sol malien. Mais l’État malien n’a pas été capable d’exiger d’elles (qui pourtant en sont les principaux usagers et les seuls abuseurs) qu’elles goudronnent 250 km de route !

Pourquoi ?

[La Csp75 est aujourd’hui le plus important groupement autonome de lutte pour la régularisation des sans-papiers en France. 25 nationalités, venant de tous les continents, sont représentées en son sein, avec une majorité d’Africains de l’Ouest, et, parmi ceux-ci, de Maliens. Dans les dernières années La CSP75 s’est distinguée par deux luttes majeures, historiques dans le mouvement des sans-papiers à la fois par leur durée et par le nombre de participants : l’occupation de la Bourse du travail de Paris (mai 2008-juillet 2009) et celle des locaux de la Caisse primaire d’assurance maladie de la rue Baudelique, dans le 18e arrondissement de Paris (juillet 2009-août 2010) : grâce au rapport de force créé envers les autorités françaises, ces deux luttes ont abouti à plus de 1100 régularisations.]

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