L’uranium de Faléa

Extrait du numéro de La Voix des sans-papiers du 26 octobre 2011

La commune rurale de Faléa est une assez vaste enclave (400 km2) à l’extrême sud- ouest du Mali, située dans le prolongement de la chaîne de montagnes du Fouta-Djalon aux frontières de la Guinée et du Sénégal, coupée du reste du Mali et du monde pendant six mois de l’année, à l’hivernage, faute de ponts, par le fleuve Falémé au nord-est. Pour aider à son désenclavement et développement, une association, l’ARACF, s’est constituée à Bamako il y a une dizaine d’années, elle est présente aussi en France. «Toute personne intéressée peut demander à s’inscrire, l’association est ouverte non seulement aux Falois de naissance, mais également à tous ceux qui adhèrent à ses buts, moi par exemple je suis natif de Kéniéba», nous dit Abdoulaye Ba, membre parisien de l’ARACF (et aussi de l’ARKF). Il poursuit :

En fait, vu l’énormité des problèmes, l’association a toujours manqué dans le passé de fonds adéquats aux projets proposés aux autorités politiques et aux partenaires financiers de l’État malien. Ce n’est que récemment, grâce aux adhérents et amis, et notamment à la solidarité de la section suisse du Forum civique européen, que nos possibilités ont augmenté. Nous avons pu installer une connexion internet et téléphone par satellite alimentée par un panneau solaire (il n’y a ni téléphone ni électricité à Faléa), doter le centre de santé de produits pharmaceutiques de base, ouvrir une radio pour informer la population dans les langues locales.

C’est par hasard, en tapant Faléa sur internet, que nous avons appris que des forages avaient commencé. La société canadienne Rockgate l’annonçait sur son site. Elle cherchait des financements en disant que, d’après les estimations, plusieurs milliers de tonnes de réserves d’uranium étaient probables. Rockgate, nous l’avons su par la suite, était déficitaire depuis deux ans, elle avait besoin d’argent. Au Mali, elle est présente à travers la filiale de Delta Exploration Inc. (son associée, et détentrice de l’autorisation d’exploration sous le nom d’une société de droit malien, la SOMADEX). Mais Delta est également engagée dans des projets d’exploration d’uranium en Guinée et au Niger.

Le Niger, ce que nous en savions depuis Sue, l’uranium y est exploité – pollution de l’environnement, abandon de l’agriculture, appauvrissement des populations, dissolution des rapports de solidarité, dégradation du tissu social, mobilité, nouveaux besoins engendrés… nous nous sommes dit : il faut bouger tout de suite si nous voulons sauver Faléa.

Many Camara (membre fondateur) a pris l’initiative, il a alerté les membres de Bamako, il est parti lui-même au Mali. Nous avons loué un 4×4 pour qu’il se rende sur le terrain. Et, grâce aux solidarités déjà mentionnées, nous avons pu ouvrir un siège à Bamako avec un secrétaire permanent salarié.

Quatre mois s’étaient passés depuis notre découverte sur internet, et voilà ce que Many a découvert sur place : l’extension vers les habitations et à travers des espaces sacrées du village d’une vieille piste d’atterrissage construite dans les années 1980 par la COGEMA (ancien nom d’AREVA), dont un des avions s’était écrasé sur les branches des grands fromagers de la cour de l’école !… Ordre du préfet, a-t-on dit au maire : du préfet exécutant un ordre venu «d’en haut».

Many a pu prendre des photos, il a su que des milliers de carottes de minerai avaient été prélevées, que les conséquences étaient déjà importantes : du bétail, des animaux de basse-cour, des oiseaux sauvages, morts pour avoir bu de l’eau…

Nous avons créé un site [Faléa21.org] pour alerter l’opinion mondiale. Many a été invité à l’université d’été des Verts, il y est allé pour illustrer ce qui se passait à Faléa. Sur l’impulsion des parlementaires européens présents, une mission technique de la CRURAD [Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité], de Valence, s’est rendue sur place pour effectuer des prélèvements et des mesures.

Avec ceci, nous voilà en pleine actualité, Ba préfère «laisser la parole à Many», c’est lui «qui sait tout sur les derniers développements». Nous le rencontrons, de passage à Paris, quelques jours plus tard. Il vient de Bruxelles où il est intervenu à une réunion de la Commission des affaires sociales et de l’environnement de l’Assemblée parlementaire paritaire ACP-UE (Afrique-Caraïbes- Pacifique-Union européenne). Il y a illustré l’exploration minière à Faléa, texteet diapositives à l’appui. Sur l’écran de l’ordinateur défilent les images de Faléa (enfants, femmes, hommes et masques des génies protecteurs de la brousse», cheptel…), puis de la piste d’atterrissage, des engins, des forages dans les champs, les pâturages, des écoulements sauvages d’eau contaminée vers des points d’eau… Many explique :

C’est par des amis de La Revue durable (Fribourg, Suisse) qui a consacré à Faléa un important dossier (et là je voudrais rappeler aussi que des réalisations qu’a évoquées Ba ont été possibles grâce à des financements des villes de Genève et Zurich), c’est par ces amis que j’ai été mis en contact avec les Verts français. La mission de la CRURAD à Faléa a amélioré et complété l’étude du point zéro radiologique, renforcé la formation de l’équipe locale de mesure de la radioactivité mise en place par I’ARACF, effectué des échantillonnages d’eaux, de boue, de terre, de toute la chaîne alimentaire : les résultats provisoires révèlent la pollution de l’eau et des sols causée par les forages, un niveau de radioactivité naturelle très élevée dans certaines zones, la non-application par Rockgate des précautions requises dans l’activité d’exploration, donc les risques élevés auxquels les populations sont d’ores et déjà exposées. Toutefois le plus important reste à faire : aucune étude hydrographique, hydrogéologique ou géochimique n’a pu être réalisée.

Le groupe européen des Verts a effectué au Mali, fin mars, une mission d’information auprès des départements techniques, des autorités politiques, de la société civile et de la presse. Les députées Eva Joly et Michèle Rivasi, après s’être rendues à Faléa, ont été reçues à Bamako le 29 mars par ATT [Amadou Toumani Touré].

Le président de la république leur a dit qu’il n’avait pas été informé de la situation réelle créée à Faléa par les prospections d’uranium ; il a remercié la mission scientifique et les deux députées pour être venues au Mali avant la phase d’exploitation ; il a promis qu’un membre de son cabinet irait à Faléa pour suspendre les activités de forage : qu’il y irait lui-même : que, si la population n’était pas d’accord, le permis d’exploitation ne serait pas délivré, et que sa préférence irait au développement agricole. L’affirmation d’ATT (ne pas avoir été informé), franchement, me laisse sidéré. Ou plutôt, ce qu’il faudrait dire, c’est qu’il s’est fait prendre la main dans le sac. Lors de son passage à Bruxelles, quelques mois auparavant, qu’avait-il déclaré à la presse ? qu’il était parfaitement au courant, non seulement, mais qu’il veillait sur Faléa «comme on surveille le lait sur le feu» !

Le lendemain, 30 mars, donc, une feuille de route pour la mise en œuvre des promesses présidentielles a été communiquée par le ministère de l’Environnement : étaient prévues une mission conjointe de terrain des différents services techniques centraux de l’État (elle devait produire son rapport au plus tard le 15 avril), plus une visite conjointe des ministres des mines et de l’environnement (avant fin avril).

Mais voilà que, ce même 30 mars, le gouvernement est renvoyé, que le 1er avril un nouveau ministre des Mines est nommé : Amadou Cissé. Celui-ci a fait cavalier seul à Faléa en ignorant royalement la feuille de route. Accompagné du directeur de la direction nationale de la géologie et des mines et de ses ingénieurs, suivi de deux 4×4 bourrés de journalistes, il s’y est rendu pour marquer du sceau ministériel la campagne de désinformation lancée par Rockgate après la visite des deux députées européennes. Ce ministre a fait tout un cinéma, il est allé jusqu’à lécher en public des carottes de minerai, à s’en frotter le visage, les bras : car, a-t-il proclamé, «l’uranium naturel n’est pas nocif» !

Le sommet de cette campagne d’intoxication a été atteint par L’Essor du 24 mai.

À l’écran s’affichent un dossier et un fichier. Le dossier contient, scannés, une grande photo en couleur et deux articles parus dans L’Essor (le quotidien gouvernemental, le seul à diffusion nationale). Dans la photo à la une, un engin de forage apparemment en action : en surimpression, au beau milieu, une légende : «Les travaux de recherche sur le site se limitent à 369 trous de carottage» ; au premier plan, deux ouvriers africains, en salopette rouge et casque blanc flambant neufs ; au second, l’opérateur de l’engin, un blanc ; la vue est prise de dos, sur fond de paysage boisé en perspective et ciel lumineux. Tout y est, et tout est clair et paisible, dans cette photo complétée de sa légende : ce sont la technique et le travail apportés par les firmes occidentales qui feront la prospérité des Africains, ceci ne saurait avoir que d’heureuses conséquences, négligeables sur l’environnement…

Les deux articles, consacrés chacun à un volet (or et uranium) de la visite (trois jours) du nouveau ministre Amadou Lissé dans la région de Kayes, sont on ne peut plus explicites. Le premier proclame dès son sous-titre : «L’implantation d’une mine d’uranium contribuera à la croissance économique du pays et surtout à la création de richesses pour les 17 000 habitants de la commune» ; et le second : «Les mines d’or nécessitent d’importants investissements et génèrent de gros bénéfices dont le pays et les riverains attendent beaucoup». On remarquera le même tandem, réitéré : «pays et habitants», «pays et riverains»… Tandem prometteur et gagnant, dans l’optique gouvernementale : il s’agit de faire accroire au petit peuple de tout le pays que ses intérêts sont les mêmes que ceux du «pays» politique et de sa nomenklatura corrompue…

Many lit des passages du premier article, et sa voix s’indigne au fur et à mesure de la lecture. Ces mots du journaliste : «Spéculations et supputations les plus fantaisistes sur le projet de recherche d’uranium»… Ces autres du ministre : «Nous avons reçu des instructions du président de la république, Amadou Toumani Touré… il n’y a pas de raison de ne pas aller au bout de l’ambition qui est de réaliser une mine d’uranium pour la première fois dans notre pays»… Ceux du gérant de Delta : «A ce stade du projet, il est incompatible de parler de radioactivité qui n’est possible que lorsque l’uranium est enrichi… l’uranium naturel n’est nullement offensif»… Ceux du président de Rockgate : «Les activités menées sur le site sont effectuées dans les règles de l’art», et: «Nous avons réalisé toutes les études sur les aspects environnementaux et sociaux»… Ceux du directeur national de la géologie et des mines : «L’uranium à l’état naturel existe partout, c’est une substance naturelle comme tant d’autres»… Et, pour finir, l’attribution «au nombre des retombées de la future mine» de ce qu’à Faléa ont réalisé l’ARACF et ses partenaires : le téléphone satellite, la connexion internet… !

A l’écran s’ouvre le fichier, c’est le texte du «Droit de réponse» de l’ARACF à l’article de L’Essor. Ses contre-vérités y sont démontées une à une. Many continue :

Face à cette campagne orchestrée par Rockgate, par le nouveau ministre et L’Essor, il y a eu une vaste et multiforme riposte de I’ARACF. Elle a su mobiliser les associations de la société civile et les médias maliens, interpeller Rockgate, les institutions responsables, la commission des mines de l’Assemblée nationale (dont fait partie un des deux députés du cercle de Kéniéba), si bien que L’Essor d’abord, le ministre ensuite, ont été obligés, l’un de publier notre réponse, l’autre de convoquer une réunion des «parties prenantes» : le ministre lui- même, trois autres ministères et quatre services nationaux concernés, Delta, l’ARACF.

Cette réunion s’est tenue le 21 juin dernier. Outre la mise en place d’»un cadre transparent d’information et de concertation», a été décidée la remise à zéro de l’étude d’impact environnemental et social : Delta s’est engagée à la mener à bien conformément à la réglementation (encadrée et validée par les services compétents) pour juillet-août. Elle est à ce jour défaillante.

J’ajoute, pour finir, que les explorations concernent trois minerais : uranium, cuivre, argent. Rockgate est intéressée à l’exploitation des deux derniers. Reste l’uranium. De source diplomatique française sûre, nous savons que l’exploitation sera sous-traitée à AREVA.

La suite ? Difficile à prévoir. Les jeux sont ouverts de part et d’autre. Beaucoup dépendra de notre capacité de mobilisation et d’initiative. Par exemple, pour faire inclure dans le projet de nouveau code minier des dispositions spéciales concernant l’uranium, en particulier l’obligation de réaliser les études préalables (hydrographiques, hydrogéologiques, géochimiques…) et la responsabilité environnementale et sociale des sociétés minières pendant toute la phase de recherche et prospection. Enfin, nous nous devons de savoir mettre en cause directement la responsabilité suprême du chef de l’État

Je crois que le forum de Sitakily sera un moment important Et ce sera un succès, malgré les efforts de nos adversaires pour le faire échouer.

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Faléa est une commune de 17 000 habitants, répartis dans 21 villages; les jeunes et les femmes y sont majoritaires. Faléa est enclavée et souffre de sous-équipement : pas de route goudronnée, pas d’électricité, un seul centre de santé avec un seul infirmier.

Sa biodiversité est exceptionnelle. La végétation y est abondante. La savane arborée et les cours d’eau sont encadrés par des forêts-galeries. On y trouve une grande diversité d’espèces, végétales et animales, dont certaines sont protégées, comme le tamarinier, le karité, le néré et des animaux tels que les grands fauves ions, panthères).

Le sous-sol de la commune renferme d’immenses richesses minières. Aussi un grand nombre d’autorisations d’exploration et de prospection ont été délivrées sur le territoire de la commune (or, bauxite, diamant, uranium, etc.). Elle va connaître un bouleversement majeur.

Les réserves en uranium sont estimées à environ 5 000 tonnes. À ce jour, quelque 500 forages de prospection (à une profondeur comprise entre 125 et 350 m) sur une longueur totale d’environ 75 km ont été réalisés à travers des forêts, des pâturages, des champs agricoles, sur des bassins versants, près des cours d’eau et des points d’approvisionnement en eau des populations locales, à proximité de leurs habitations. Les carottages sont effectués sans mesurer au préalable le niveau de la nappe phréatique, et à proximité des marigots et des puits des villageois, dont certains ont été souillés.

Une piste d’atterrissage côtoie l’école, le centre de santé, les habitations et le cimetière ; des forages sont effectués sur les espaces de vie, entraînant l’insécurité physique et le perturbation des activités des populations.

Au stade de l’exploration, le Code minier malien ne fait aucune obligation aux sociétés minières d’en évaluer et mesurer l’impact sur l’environnement, les habitants, leur santé, leurs activités. De plus, il n’existe aucune réglementation spécifique à l’uranium. L’État ne possède ni les compétences techniques, ni les moyens pour effectuer un suivi de l’impact des forages.

Les conditions juridico-commerciales de l’exploration sont occultes, les contrats miniers ne sont pas publiés. Ni les élus, ni les organisations citoyennes, ni la presse n’y ont accès. Les sources de financement des projets miniers ne sont pas rendues publiques. Nous ne savons pas si la BEI, la FED, la Banque Mondiale ou le FMI sont impliqués dans le financement.

Aracf, 5-10-2011 (réunion de travail à I’Assemblée ACP-UE , extraits)

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