L’or de Kéniéba (Mali) : bilan du Forum de Sitakily

Extrait du numéro 7 de La voix des sans-papiers du 6 Février 2012

«L’or de Kéniéba» c’était le titre du numéro 6 de la Voix des sans-papiers, consacré au forum organisé en novembre dernier par l’ARKF (Association des ressortissants de Kéniéba en France) à Sitaldly, au cœur de la principale région aurifère du Mali. Sont ici interviewés Abdoulaye Ba, Moussa Dramé et Anzoumane Sissoko, membres de l’ARKF ayant participé au forum. Les deux derniers sont aussi membres de la coordination parisienne des sans-papiers et de la coalition internationale des collectifs des sans-papiers, organisatrice de la «Marche européenne des sans- papiers», qui, prévue pour juin-juillet 2012, doit traverser plusieurs pays d’Europe.

Autant le dire tout de suite, nous avons été floués, noyautés de l’intérieur. Le forum s’est tenu, mais il nous a été volé. Il a été détourné, pour l’essentiel, de son but originaire : profiter aux populations sinistrées, dans leur environnement et leurs conditions de vie, par l’exploitation étrangère de l’or. Détourné par les gens en place : le préfet qui en a assuré la présidence ; le député-président de I’ARKB (association des ressortissants de Kéniéba à Bamako) qui, s’étant autoproclamé modérateur, a exercé de fait un rôle de factotum-gendarme, jusqu’à nous priver de la parole, nous les promoteurs et organisateurs. Nous nous attendions à beaucoup de difficultés, une fois au Mali; mais nous ne pensions pas que le danger viendrait de nos propres rangs.

Que s’est-il passé ? C’est pour le dénoncer publiquement que nous avons demandé au journal cette interview.

L’ARKF a été fondée en 2002 pour venir en aide, avec des projets ponctuels, aux villages de la région dont nous sommes originaires, une des plus pauvres au monde. C’est de là que viennent la plupart des sans-papiers maliens en France. Dès 2006, il nous paraissait clair que l’exploitation industrielle récente de l’or (par des compagnies canadiennes et sud-africaines) était, avec les complicités de l’État et d’administrateurs rapaces, la première cause des malheurs des villages ; dès lors, l’ARKF a mis en chantier un projet de forum à tenir sur place avec les populations, spécialement consacré aux mines d’or.

En 2010, dans le but d’organiser ce forum, l’ARKF a créé au Mali une association sœur, l’ARKB. Deux raisons à cela : obtenir des communautés locales, ONG maliennes, compagnies minières, etc., par le biais d’une structure de droit malien, des financements pour la tenue du forum ; faire le lien sur place avec la commission d’organisation constituée à Kéniéba avec la participation du préfet, sous-préfet, conseil de région, conseil de cercle, maires, commune de Sitakily et compagnies minières. On va voir comment ces deux organismes (ARKB et commission d’organisation) ont joué le jeu.

Les difficultés ont commencé dès le 14 novembre à notre arrivée à Bamako (un premier groupe de trois), une semaine avant le forum. Nous avions mission de faire le point avec l’ARKB pour préparer la réunion générale, trois jours plus tard, avec le deuxième groupe qui arriverait de France.

Sissoko : «J’ai tout de suite appelé le président de l’ARKB, Fily Keïta, député du cercle de Kéniéba. Pas de réponse. Je n’ai pu prendre rendez-vous qu’avec quelqu’un d’autre pour le lendemain. Voilà tout un jour perdu, alors qu’on nous attendait, c’était les accords. Mais nous étions loin d’imaginer que cet accueil n’était qu’un petit hors-d’œuvre de ce qui nous attendait.»

Le lendemain, le député aussi était présent. Et il a tout de suite commencé à nous servir des propos fumeux sur l’«opportunité» du forum. Cela, après cinq ans qu’on le préparait !

Drainé : «Surtout qu’il avait participé en direct téléphonique à une importante réunion de l’ARKF où les principaux points d’organisation et aussi notre arrivée à Bamako avaient été traités. A nos objections, il s’est mis à dire : « vous les révolutionnaires… vous les altermondialistes… », avec mépris. Sans doute avait-il lu le journal.»

Sissoko : «Il jouait la comédie. J’ai eu envie de répondre : « Je ne sais pas ce que révolutionnaire veut dire, aujourd’hui. Mais si c’est “dire la vérité”, alors oui, je suis révolutionnaire. » Mais je ne comprenais pas où il voulait en venir, alors j’ai dit seulement : « Tu nous connais très mal. »»

Finalement, il a dit que le forum n’était pas opportun parce qu’il allait «produire un clash avec la population». Et il a expliqué que notre projet (contre lequel il n’avait jamais rien dit) était mauvais, car il allait, par ses différents ateliers et leurs intitulés, susciter la division au sein de la population, alors que, dans un souci d’unité, il aurait dû avoir pour objet le «développement global» du cercle.

Pendant qu’il parlait, nous avons remarqué la table couverte de courriers : les invitations qui auraient dû partir depuis des mois ! Il nous a répondu que la liste des personnes à inviter était longue, et que l’ARKF n’avait pas prévu le financement des «frais» : un forum doit prévoir l’invitation des responsables gouvernementaux, agences de l’État et autres ONG, etc. ; à tout ce monde, outre le voyage et le séjour, il faut payer le per diem, leur indemnité journalière selon l’importance de l’invité ; l’ARKF n’avait rien donné, l’ARKB n’avait donc pas envoyé les invitations. Nous avons gardé notre calme, répondu seulement que les invitations auraient dû être expédiées quand même, ne serait-ce que pour information. Mais nous commencions à comprendre à qui nous avions affaire.

Sissoko : «Nous avons pris rendez-vous pour continuer le lendemain, mais le lendemain le député nous a appelés pour renvoyer au jour suivant « quand tout le monde sera là ». Nous étions venus de Paris exprès trois jours avant pour préparer la réunion générale, et voilà comment, de son chef, il annulait toute préparation. Il fallait raconter cela par le menu pour donner une idée du climat. Tout le reste a été à l’avenant.»

Ba : «Je suis arrivé avec le deuxième groupe. Quand les camarades m’ont fait leur récit, j’étais très surpris. Mais la réunion du 17 ne s’est pas passée autrement. La discussion a roulé sur le choix des titres du forum et des ateliers, avec le député n’en finissant pas de faire son numéro de coups de téléphone « importants » (au motif de notre « non prise en compte » des titres proposés par la commission de Kéniéba), et la leçon à tout le monde : à cause des titres, a-t-il annoncé, le préfet se retirait du forum, suivi du sous-préfet et de tous les autres, la tenue du forum n’était plus possible.»

Naturellement, les titres proposés avaient été pris en compte par nous, en collaboration avec l’ARKB ; le développement global du cercle notamment se retrouvait dans les différents ateliers, après changement et intégration des titres originels.

Sissoko : «C’était un prétexte. Une généralité pour noyer le poisson de l’exploitation de l’or. Dans nos communes, la situation est telle que c’est le développement global qui dépend de l’or, et non vice-versa. Le député relayait le chantage des autorités. Quand j’ai dit que l’important c’était de se mettre au travail pour mobiliser la population autour de l’événement, qu’est-ce qu’il a dit ? Pour minimiser, il a dit que ce n’était pas un forum mais une simple réunion !»

Là-dessus, Famara Keïta, notre président [de l’Arkf], a dit qu’on pouvait tenir le forum sous de nouveaux titres, si là était l’obstacle ; en même temps, dans chaque atelier au titre changé, nous ferions nos interventions déjà préparées. Cela a aplani la difficulté. Le député appellerait le préfet pour accord. Rendez-vous le lendemain. Une heure après, coup de fil : nous avions l’accord.

Mais le lendemain, voilà le député qui propose de renvoyer le forum à cause du retard pris dans sa préparation. C’était cousu de fil blanc : tenir le forum après notre départ pour la France.

Sissoko : «Là j’en ai eu assez, j’ai répondu : « Le forum se tiendra comme prévu, pas une minute plus tard. Nous le tiendrons sans vous, nous et la population. Qui veut en être, sera le bienvenu. » Et alors voilà qu’il nous annonce que tout le monde était d’accord. J’en ai profité pour dire que nous avions accepté les titres proposés, celui de l’atelier 3 était : « Impact des routes sur le développement du cercle ». Aucune information n’avait été faite sur place. Nous avions trois jours devant nous, et l’occasion de récupérer efficacement le temps perdu. Au lieu d’aller directement de Bamako à Kéniéba, faire, avec notre bus, le détour par Kayes. En parcourant 200 km de plus, descendre de Kayes à Kéniéba par la route non goudronnée qu’empruntent chaque jour, et surtout chaque nuit, les camions des mines, atteindre ainsi deux buts : faire voir aux participants les terribles retombées sur les populations, décrites dans le numéro 6 du journal ; faire l’information auprès des populations directement concernées. Ma proposition a soulevé un tollé, elle a été rejetée par tous sauf les « révolutionnaires ». Les autres : nullement inquiets des conditions des gens, uniquement préoccupés par des sujets comme le per diem. La preuve, dès notre arrivée à Kéniéba : le per diem a été à nouveau le sujet de discussions, de la part de gens en place là-bas.»

À Kéniéba (comme à Sitakily), rien de préparé, ni pour la nourriture ni pour l’hébergement. La commission d’organisation devait le faire, on nous avait dit Sue tout avait été prévu. Mais dès le petit-déjeuner du matin, la cata complète; nous avons dû nous arranger chez l’habitant, par nos propres moyens.

Ba : «Ils ont manqué aux règles minimums d’hospitalité. Nos populations sont très accueillantes, notre arrivée aurait été l’occasion d’une fête si on les avait prévenues. L’accueil qui nous a été fait est un signe de mépris et même d’offense à notre égard, de la part de la commission.»

Sissoko : «Je crois que tout ce beau monde craignait que nous leur demandions des comptes : « Que faites-vous de l’argent versé par les compagnies minières à l’État, à la région, au cercle, aux communes ? » – L’accueil froid et méprisant trahissait la peur de cette question. Au forum, ce sont d’abord les compagnies qui ont eu la parole, et qu’est-ce qu’elles ont dit ? Devant le préfet et les autres autorités, elles ont aussitôt montré patte blanche, elles étaient en règle pour le paiement des taxes et des « aides au développement local ». En face, pas un mot… La gestion de cet argent pose un problème. Sur ce point-là, les compagnies ont sûrement dit la vérité. Mais pas sur tout le reste.»

Dramé : «Tout se passe correctement, selon les compagnies. C’est une contre-vérité notoire. Pourquoi, si les mines étaient un paradis, au forum n’étaient présents que des sous-fifres maliens, sans pouvoir de décision en l’absence des responsables blancs ? Au programme, avant l’ouverture des débats, il y avait la visite des deux sites de la Tamico (mine de Tabakoto) et de la Somilo (mine de Loulo), pour que les compagnies répondent ensuite aux questions sur ce que nous avions vu. Pourquoi le forum a-t-il été ouvert sans visite préalable ? Pourquoi, quand Sissoko a demandé, après leurs interventions, de partir en visite, la Tamico a refusé, et, pour la Somilo, on nous a amenés « visiter » la mine de l’extérieur – habitations du personnel, hôpital ?…»

Pour les débats du forum même, ils ont été sans grand intérêt, dans ce climat instauré par les autorités. Des comptes rendus circulent, nous y renvoyons.

Sissoko : «Les choses les plus intéressantes ont eu lieu à côté ; les conditions de travail dans les mines par exemple. La présence de syndicalistes était prévue, mais comme par hasard personne ne les a invités. Deux anciens ouvriers étaient au forum, je leur ai parlé et j’ai pu contacter, par leur biais, deux syndicalistes. Mais ils n’ont pas pu prendre la parole, ils n’ont parlé qu’avec moi. Conditions de travail exécrables. Un ancien ouvrier : il travaillait « dans les trous », dix heures par jour, après les explosions ils avaient trente minutes, puis il fallait se mettre au travail au milieu d’un nuage de poussière dense et irrespirable ; il a été licencié sans motif au bout d’un an, sans indemnité ; il pense que c’était pour quelqu’un qui avait payé pour avoir la place, car la corruption règne. Le deuxième : même travail ; il a eu un accident, il a été licencié sans que son accident soit reconnu ; il s’est soigné à ses frais, guérison très lente. Les deux syndicalistes : les accidents de travail sont nombreux, la règle est que seuls les premiers secours sont pris en charge ; après, les ouvriers sont mis à la porte ; les syndicats ne peuvent rien faire ; les sites miniers bénéficient d’une sorte d’extraterritorialité ; puis, à l’extérieur, dans le système de corruption dominant, tout est fait, à tous les niveaux, pour que les travailleurs échouent s’ils veulent faire reconnaître leurs droits. Ils m’ont demandé notre aide ; j’ai répondu qu’il fallait s’organiser sur place, avec ses forces, se documenter, expliquer aux travailleurs leurs droits… Rien de cela, tout au long du forum !… Un groupe de jeunes du cercle était de passage à Sitakily. Attirés par le forum, ils m’ont dit leur expérience personnelle (d’ailleurs « tout le monde sait »): l’embauche, ça « se monnaye ». Il y a accord entre les compagnies et les communes : ou bien 200 euros d’un seul coup, ou bien l’engagement à verser tant par mois au chef de village. La corruption a déjà pénétré nos formes traditionnelles de démocratie directe villageoise, je ne m’y attendais pas. Tout m’a été confirmé quand je suis allé faire un compte rendu du forum dans un village à 60 km.»

Ba : «N’empêche qu’à mon avis le forum a été une réussite. Non seulement nous avons pu le tenir contre vents et marées. Mais, surtout, des populations de différentes communes s’en sont finalement approprié, sont venues y exposer leur problèmes et souffrances.»

 Sissoko : «Les jeunes m’ont promis qu’au prochain forum ils seront là. Ils prendront la parole publiquement. Ils présenteront leurs cahiers de doléances.»

Le 15 janvier, s’est tenue à Paris la première assemblée de l’Arkf après le forum. La composition du «comité de suivi» (constitué à Kéniéba à l’issue du forum) a été discutée. Nous trois (et bien d’autres) ne sommes pas d’accord sur les noms proposés. Le comité doit être indépendant de l’État et de l’administration locale. Autrement, notre travail depuis cinq ans, le travail du forum, les contacts établis avec les populations, tout sera perdu. Les villages sont les propriétaires légitimes des terres ancestrales : les sans- papiers maliens de France exigent donc que ce comité soit composé pour les trois quarts de villageois effectifs du cercle. Pour qu’elle soit transparente, les sans-papiers se chargeront de la désignation de ces membres, garants de l’indépendance du comité.

Les rapports avec l’Arkb restent à éclaircir et à redéfinir.

La part que les communes touchent des revenus de l’or est dérisoire. Avant de parler de pourcentages, il faut, sur de nouvelles bases, revigorer les formes de notre démocratie villageoise afin d’exercer un contrôle direct sur les exploitants miniers. La terre appartient aux villages. Ils sont les premiers acteurs dans la négociation avec les compagnies minières. L’État doit suivre, et il aura sa part. Notre but, à moyen terme, est le départ des compagnies minières étrangères, dont l’exploitation néocolonialiste n’a que trop coûté en sous-développement humain à nos villages et nos familles. La fertilité naturelle de notre terre, les richesses de notre sous-sol, doivent être employées pour le développement harmonieux des villages du cercle. Ce développement passe aujourd’hui par celui d’un réseau routier adapté aux besoins et au bien-être des populations, la défaillance de l’État doit cesser.

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Des squats, des foyers, des sans-papiers…

Extrait du numéro 7 de La voix des sans-papiers du 6 Février 2012

Pas de marché libre, pas l’ombre d’un vendeur, pas de femmes roms en attente sur les trottoirs… Le boulevard est bien vide, en ce dimanche après-midi de fin octobre. Venant de Ménilmontant, une musique populaire vaguement tzigane.

À côté du métro, des jeunes musiciens. Un stand de livres, un de boissons, un troisième: «Distribution gratuite de vêtements». Tendue entre deux arbres, une banderole : «Lutte de classe – quartier libre.»

Quelqu’un me fait signe… «Quelle surprise !» La dernière fois qu’on s’est vus – il y a bien deux ans – il était étudiant à Paris- Dauphine. Maintenant il est squatteur dans le 20e ; et parmi ceux qui ont organisé cette journée «quartier libre». Je lui explique le projet de ce numéro du journal ; il m’invite à visiter son squat et un autre tout proche.

Au 194 rue des Pyrénées ; au Malandrin

Une table avec des livres et des tracts, devant un ancien hôtel-restaurant à deux pas de la mairie. «Le site appartient à la mairie mais il est géré par l’AFTAM, bailleur social connu pour ses méthodes expéditives. Le squat venait d’ouvrir, le 12 octobre, et déjà un référé et une plainte étaient déposés. Il y a quelque temps, aux Amandiers, ils ont vidé un foyer de travailleurs immigrés : habitants dispersés ou à la rue. Faut aller les voir.»

Des gens s’arrêtent, s’enquièrent. Ils se plaignent des loyers inaccessibles, des expulsions qui vont reprendre à la fin de l’hiver. Ils repartent, emportant les tracts et une brochure de conseils pratiques pour les squatteurs.

Quelques jours plus tard, au «Malandrin» (14, rue Landrin), occupé depuis avril. Ce squat se distingue par sa volonté d’ouverture sur le quartier : projections et débats sur des thèmes politiques (dernièrement, 5 films sur «banditisme et révolution»), et bibliothèque de prêt gratuit. Sur les étagères, un bon millier de titres, où dominent l’histoire et les essais : «histoire des luttes et théorie critique», précise une voix.

Les présents sont jeunes, comme rue des Pyrénées, entre vingt et trente ans (étudiants, précaires, chômeurs ?…) La discussion roule sur le mal-logement, la propriété privée, la politique de la ville, la spéculation immobilière ; sur «devoir payer pour exister», «s’organiser contre toutes les expulsions» pour s’opposer à l’expulsion programmée des classes populaires hors de la ville.

«Il y a les bons et les mauvais squats ; les squats d’artistes sont tolérés. Ça promet pour l’avenir, les bobos ; pognon facile, commerces, affaires, image. Les mauvais sont ceux qui bafouent la propriété. Préfecture, mairie, bailleurs sociaux, promoteurs, tous contre.

«Le 14 octobre il y a eu l’expulsion du 18 rue Olivier Métra, occupé depuis une semaine. Expulsion violente et illégale, car, pour la flagrance, la limite est de 48 heures. Mais ils s’en moquent de la loi, tout comme des témoignages des voisins. Dès six heures du matin, le quartier était bouclé pour empêcher la solidarité. Ils ont mis les moyens pour expulser quelques jeunes : flics et gendarmes par centaines. Le propriétaire ? un agent immobilier.»

Au foyer «Les Mûriers»

Il fait sombre, humide et froid, à neuf heures du soir du jeudi 10 novembre, devant l’énorme bâtisse du 16 rue Fernand Léger, parallèle à l’avenue Gambetta là où elle longe le cimetière du Père-Lachaise en montant vers la mairie du 20e.

Lundi, j’avais parlé avec quelques personnes, elles sont là pour l’interview. On s’installe, d’autres s’approchent. Sur notre gauche, une tente-abri ; en face, en haut des marches extérieures de l’édifice, appuyé contre les parpaings de l’entrée murée, un petit meuble : des boîtes de conserves et de biscuits, des boissons aux fruits. Sur la chaussée et les trottoirs, un large chantier de travaux publics.

Sept, huit jeunes hommes des pays de l’ancienne AOF (Afrique occidentale française), un, deux Maghrébins. Je les distingue mal dans la pénombre qui se répand d’un lampadaire impuissant à travers les feuillages des arbres. Tous sans-papiers sauf un, ancien de la CSP75 régularisé lors de l’occupation de Baudelique ; il vient «tous les soirs par solidarité» après son travail. Participent à l’interview Ducouré, Diallo, Tounkara, Diakité, Elie, Baba…

«On a décidé de rester pour protester contre les mauvais traitements. On campe dans la rue, on dort dans les environs, où nous pouvons. Ils ont tout muré», geste large englobant l’édifice, «pour nous empêcher de rentrer.»

Celui qui parle est un Guinéen, l’écœurement et son franc-parler aux lèvres. Un deuxième geste vers l’immeuble : «Quand je suis arrivé, je pesais 64 kilos, maintenant je fais 58.»

Je crois distinguer sur son visage (ce sera l’effet des ombres) les signes de l’émaciation : un visage de jeune ascète noir. On devine, sous de lourds vêtements, sous le bonnet de laine qui lui descend sur les veux, un corps trop maigre pour sa taille. Il veut partir manger, je le prie de rester le temps que je prenne des notes. Pestant contre sa condition de sans- papiers, tout en faisant le geste de partir, il reste ; mais il exige que les autres qui commencent à s’éloigner restent aussi,.

Le foyer a été évacué en juillet. Sur sa masse imposante, marquée de larges plaies mettant à nu la carcasse rouillée, l’injure et l’incurie des ans s’accusent d’autant plus que le rez-de-chaussée et les deux premiers étages (sur cinq) paraissent récemment murés.

Quelqu’un apporte une petite torche, Ducouré s’en saisit, il la tiendra braquée sur le clavier de l’ordinateur tant que je tapote dessus.

Le Guinéen : «C’était un grand foyer, énorme, un millier de personnes. Surtout des Maliens et des Sénégalais, des gens très accueillants par leur culture. Beaucoup de sans-papiers. Dans les chambres (à un, deux, ou trois lits) il y avait plusieurs personnes ; plusieurs couchaient par terre ; dans les couloirs aussi. Une centaine. Les conditions de vie étaient trop dures. On dormait sur des cartons, dans les couloirs. Il y avait plein de rats, gros rats, qui nous marchaient dessus pendant la nuit. Les rats c’était notre couple.»

Elie : «Des rats gros comme des lapins.» Diallo : «A six heures du matin, il fallait partir, ne revenir que le soir. Le soir, plus de cartons. Jetés par l’AFTAM dans les camions « ville de Paris ». La nuit, souvent, à 1 heure, 2 heures, les maîtres-chiens passaient, torches à la main. Des fois, aussi des policiers… Une quarantaine de Tunisiens sont arrivés, révoltés. Ils étaient souvent ivres, cela a créé des problèmes, il y a eu des bagarres. Alors l’AFTAM nous a dit de partir.»

Ducouré : «Ceux en règle ont été relogés à différents endroits. Un foyer à la Villette, un autre à la Porte Dorée, un vieil hôtel de la rue Bichat.»

Diallo, et d’autres : «Les gens de l’Aftam nous ont traités avec trop de mépris. Quand ils ont voulu fermer, ils nous ont donné un délai d’une semaine. Mais on était toujours là. Ils nous ont donné encore une semaine. Quand ils nous ont fait partir, il pleuvait très fort, et ils ont muré les étages. Maintenant notre problème c’est l’hébergement, où dormir. Sans solution, car nous n’avons pas de papiers. On souffre à la belle étoile. Avec l’hiver qui est là.»

Baba : «Le foyer sera réhabilité, on nous a dit, il va rouvrir. Moi je ne crois pas. Dedans, ils vont tout raser, faire des studios. A la Fontaine au Roi le foyer a été fermé. A Couronnes un autre est menacé. Ils veulent nous faire partir en banlieue. C’est pas possible en banlieue, puis venir chaque jour à Paris pour travailler.»

(Le permis de construire porte : «résidence sociale réhabilitation avec surélévation d’un étage». À la Fontaine au Roi : permis de construire «un bâtiment à usage de résidence sociale avec création de 15 logements en surélévation» ; permis de démolir «un bâtiment à usage de foyer d’hébergement social». Manifestement, foyer et résidence sociale ça fait deux. Mais une la volonté d’expulser de la ville ses pauvres et autres irréguliers.)

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