«Qui fait la guerre aux mineurs isolés?»

Milor est une jeune Congolaise, elle a été à l’école dans son pays jusqu’à 15 ans. Arrivée à Paris début 2024 pour rejoindre son oncle, elle ne l’a pas retrouvé.

Qu’as-tu fait quand tu es arrivée en France?

Comme toutes les mineures, je me suis présentée à France Terre d’Asile, mais ils avaient des préjugés contre moi et ont trouvé que j’avais 18 ans. Donc j’ai dû dormir dans la rue pendant plusieurs mois, en général près de l’Hôtel de ville. Quand tu dors dehors, c’est très compliqué de te laver. Il y a quelques bains-douches mais ils sont ouverts seulement de 8 heures du matin à midi. Du côté des femmes, les mamans avec leurs enfants ont la priorité, il faut faire la queue, donc souvent tu attends pour rien, et la porte se ferme devant toi à midi. Pour manger, il y a des associations qui te donnent à manger, comme Utopia 56 (le soir) ou Midi et demi (quand je suis arrivée à Paris, au début, seulement le dimanche et le lundi, puis tous les jours). La journée, on se réfugie dans les bibliothèques, cela permet de se laver un peu dans les toilettes, de recharger nos téléphones, de se reposer, et de mettre nos affaires dans les vestiaires, mais pas plus de deux jours, car ensuite ils ouvrent les casiers et les vident si tu ne viens pas chercher tes trucs. Si t’es malade, il y a Médecins du monde, Médecins sans frontières, et ils te dirigent vers les hôpitaux qui s’occupent du suivi.

Donc j’ai continué à dormir comme cela dans la rue jusqu’à ce que je rencontre d’autres jeunes mineures et mineurs dans une manif et que nous occupions la Maison des métallos, du 6 avril au 3 juillet 2024. Là-bas, des vigiles de la mairie nous surveillaient jour et nuit. Pour les garçons il y avait 2 toilettes pour 150 personnes; nous les filles on était entre 10 et 15, et avec une toilette on se débrouillait mieux.

Tous les soirs on se réunissait, ceux ou celles qui parlent bien, qui savent expliquer les choses et parler aux journalistes, étaient choisis comme délégués. Nos revendications étaient: un logement pour tous, l’école pour tous, des papiers pour tous, et l’égalité pour tous.

Il y avait des problèmes entre garçons et filles?

Non. Tu sais, on est tous dans la même situation, on souffre pareil, alors on n’a pas le temps de s’embrouiller. Et si un garçon t’embête, tu lui imposes le respect, mais tout s’est bien passé pour les filles à la Maison des métallos. Par exemple, ils nous laissaient toujours manger les premières, le soir. Ce n’était pas comme lorsque tu dors n’importe où dans la rue: tu risques d’être violée ou pire. Certaines filles cherchent même à se marier pour sortir de la galère.

Comment s’est passée votre occupation entre avril et juillet?

On a occupé, on a lutté, on a négocié et on a gagné! On refusait d’être envoyés en province comme le voulaient la mairie de Paris et la préfecture. On avait tous déposé des recours dont on attendait la réponse, alors pas question de partir de Paris. On voulait être hébergés dans de bonnes conditions.

Vous avez eu des problèmes?

D’abord, en mai, le directeur de la Maison des métallos a porté plainte et nos délégués sont allés au commissariat, nous on manifestait dehors. On était accusés de «vol en réunion» et d’avoir «empêché la tenue d’événements artistiques dans les locaux». En fait de «vol», il s’agissait des factures d’électricité; et, en ce qui concerne les spectacles, on n’occupait que deux salles de la Maison des métallos, on n’a pas touché à celles réservées aux spectacles. En juin, la mairie de Paris a porté plainte parce qu’on refusait de partir. On est passés devant le tribunal administratif, deux avocats nous ont aidés. Les délégués étaient à l’intérieur du tribunal et nous on manifestait à l’extérieur. Quinze jours plus tard, le juge a décidé qu’on devait partir mais on est restés et on s’attendait à ce que les flics viennent nous expulser. La mairie nous a alors proposé des lieux d’hébergement dispersés dans toute l’Île-de-France. On a refusé. Pour finir, la mairie nous a fait une deuxième proposition: les garçons devaient aller dans un gymnase du 15e arrondissement, les filles dans un local qu’on appelait un «gymnase», mais en fait c’étaient deux salles séparées d’une école par des grandes palissades en fer, dans le 20e: on ne voyait pas les enfants et ils ne pouvaient pas nous voir. Pour les filles, on avait suffisamment de toilettes et de douches parce qu’on n’était pas nombreuses. Mais les garçons, eux, ils galéraient. Dans les gymnases, les règles sont les mêmes partout: on te sert un petit déjeuner le matin, et tu dois quitter les lieux entre 9 et 18 heures. Le midi, tu te débrouilles avec les associations pour manger et, le soir, tu as ton repas au gymnase. Si jamais tu ne rentres pas dormir au gymnase, on te raye des listes et tu retournes dormir dans la rue. À la Maison des métallos, comme dans les gymnases, ceux ou celles qui partent pour être pris en charge par l’Ase (Aide sociale à l’enfance) après que le juge a dit qu’ils sont mineurs, eh bien, ils ne sont pas remplacés. Donc il y a toujours plus de mineurs qui arrivent à Paris et qui dorment dehors.

Entre janvier et aujourd’hui, les choses ont-elles changé pour toi?

Oui, la juge m’a reconnue mineure, donc je dors dans un foyer du 18e. On est trois par chambre avec une douche et un w.-c., et la bouffe est dégueulasse. Pour le moment, j’attends une place dans un lycée. Je voulais passer un Cap (Certificat d’aptitude professionnelle) et travailler dans la petite enfance, mais ce n’est pas possible. Tu passes un test au Casnav (Centre académique pour la scolarisation des élèves allophones nouvellement arrivés) et, selon ta note, tu déposes des «vœux» sur leur site et ils te disent s’il y a de la place ou pas. On a deux éducatrices pour nous aider dans les démarches, mais, avec 30 jeunes, les travailleuses sociales sont débordées. Si tu sais ce que tu veux, que tu te renseignes sur Internet, et que tu donnes des infos aux «éduc», elles t’aident dans tes démarches mais il faut les pousser un peu. Je ne veux pas demander une carte d’étudiante, je veux aller dans un Cfa (Centre de formation d’apprentis), travailler en alternance et obtenir un titre salarié.

Tu as continué à participer à la lutte?

Oui, bien sûr. On a fait et on continue à faire plein de manifs, devant la Maison des métallos, avec les sans-papiers, à l’Hôtel de ville, en chantant nos slogans: «La honte, la honte à ce pouvoir! Qui fait la guerre aux mineurs isolés? Pas de fachos dans nos quartiers, pas de quartier pour les fachos!» On a fait aussi des soirées de soutien, on a organisé une cagnotte, on a diffusé des tracts, etc. Si tu veux voir toutes les choses qu’on a fait, tu peux aller sur Instagram (belleville.mobilisation) on a notre logo, un lion et un mégaphone, et toutes nos dates de mobilisation, nos slogans et des photos de nos rassemblements.

(14 septembre 2024)

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