«Sans-papiers, sans droits, écrasés par la loi!»

Extrait du numéro 2 de La Voix des sans papiers du 8 décembre 2010

L’air en Europe devient de plus en plus irrespirable pour les sans-papiers.

En Italie, ils montent en haut de grues (Brescia), de tours industrielles (Milan), et ne veulent plus descendre, au risque de leurs vies, pour revendiquer des régularisations promises et niées pour lesquelles ils ont versé des milliers d’euros à un État-vautour ainsi qu’à d’autres vautours sociaux.

En France, en région parisienne, à Colombes, un sans-papiers malien, membre du collectif du 92, interpellé chez lui, taserisé, tué, puisque, nous dit-on, il avait pété les plombs en essayant de s’enfuir. À Vincennes, au Mesnil-Amelot, les centres de rétention de nouveau en révolte, parce que les sans-papiers y sont laissés «crever de froid, de faim et de maladie», dans des conditions qu’on refuserait à des bêtes.

Et partout cette banalité du mal, à tous les échelons de la vie sociale, cette intime corruption des consciences en vertu de laquelle il est normal d’asseoir ses fortunes, grandes ou petites, privées et publiques, sur l’enfer qu’on fait subir aux damnés de ce monde.

Dans cet état des choses, un rêve, éveillé. Ou, si l’on veut, un apologue, en deux tableaux, une moralité.

Premier tableau. On y voit les sans-papiers formant un seul être, et ce large corps unique, comme un pachyderme immergé dans la mare fléchée «douce France». Le rêveur de passage qui le voit poursuit sa route mais en avançant il revient en arrière, il revoit le géant qui entre dans l’eau, la tête troublée par l’idée fixe: «heureux pays des Droits de l’homme». Ce n’est pas pour rien que pachyderme veut dire peau épaisse. Le grand corps immergé ne l’est pas dans une mare charmante mais dans un sombre marais: sa peau épaisse n’est pas imperméable seulement à l’eau, elle l’est aussi à l’expérience sensible du marécage, il y berce son âme offusquée par la vase que soulèvent ses moindres mouvements, dans le doux pays des Droits.

Second tableau. L’énorme créature refait surface, et c’est maintenant un hippopotame géant que voit le rêveur. Il ne sort son mufle que pour respirer, il secoue sa croupe hors de l’eau pour la libérer des sangsues qui l’habitent. Mais, à l’air libre, d’autres parasites, et ça voltige et ça se rue. Car il y a, au-dessus de la mare, tout un monde de petits êtres voraces, moustiques et autres moucherons suceurs, l’air en est noir et irrespirable. Aussi voilà ce qu’aperçoit encore notre rêveur: la créature géante qui replonge son mufle au fond de l’eau, et sa croupe puissante qui l’y suit.

Mais nous qui ne rêvons pas quittons ce rêve avant qu’il nous étouffe, et jusqu’au jour où le géant sorti de l’eau se redressera de toute sa taille pour respirer. Et maintenant sortons prendre un bol d’air frais chez les femmes du 9ème collectif de sans-papiers.

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