Sissoko : Les raisons de mon engagement (août 2011)

Extrait du n° 5 de La Voix des sans-papiers, 23 août 2011

D’après des bruits qui m’arrivent de plus en plus insistants, le côté de Danfakha ferait circuler des insinuations et des propos malveillants sur ma personne, pour discréditer l’ensemble de notre côté, et sur les raisons de ma participation à la lutte des sans-papiers. En bref, mon engagement est expliqué par de semblables paroles : «S’il est toujours là, même quatre ans après sa régularisation, c’est qu’il y trouve son intérêt». Et d’ajouter que cela me rapporte beaucoup… mais vraiment beaucoup ! Pour soutenir ces dires, il y en a qui arriveraient à prétendre que je me suis construit au Mali, tenez-vous bien, des maisons de luxe, une école et jusqu’à un hôpital qui bien sûr m’appartiendrait.

Les rumeurs et les impostures, c’est quelque chose d’assez étrange À l’origine, il y a sans doute souvent quelqu’un intéressé à les répandre, mais, dès qu’elles commencent à circuler, il se trouve aussitôt des gens pour y ajouter foi et les colporter ; bien plus, pour y ajouter du sien et affirmer, par simple goût de la médisance, qu’ils savent, qu’eux aussi peuvent témoigner. Mais je ne doute pas qu’il y a dans l’autre camp aussi nombre de sans-papiers qui y sont de bonne foi et à qui on en fait accroire. À ceux-là je dois des explications, pour eux je me dois de sortir de mon habitude de réserve concernant ma personne.

Dans ces allégations qu’on m’a rapportées, il n’y en a qu’une qui correspond en partie à la vérité, elle concerne l’école.

Une école a été effectivement construite dans mon village, elle a été inaugurée officiellement par le maire de notre commune de Dialafara en 2006 (mais elle fonctionnait en réalité depuis 1998): mais ce n’est pas moi, c’est l’association Nord-Tambaoura qui l’a fait construire. Je fais partie de cette association avec d’autres Maliens (avec ou sans papiers) originaires de la région de Kayes, son but est d’aider au développement des villages oubliés de tout le monde. Pour cette école, nous nous sommes taxés d’environ un tiers de nos salaires pendant des années, et malgré cela nous étions tellement riches qu’elle a été construite d’abord en banco [paille liée avec de l’argile crue], elle s’effondrait régulièrement à saison des pluies, ce n’est qu’en 2005 que nous avons pu la refaire en dur.

Avant de venir à moi, il me semble opportun, vu le contexte actuel, de dire quelques mots sur la différence essentielle entre les positions de Danfakha et les miennes.

Avant la formation de la CSP75, les collectifs parisiens ont toujours été à la tête des luttes et actions les plus dures des sans- papiers, comme les grèves de la faim par exemple. Quand en 2004 la CSP75 a été formée par trois collectifs, le 19e, le 18e et le 11e, j’ai été nommé premier coordinateur, Danfakha deuxième. À cause de plusieurs difficultés (la plus grave, l’exclusion du 11e durant plus d’un an) notre tradition de lutte s’est affaiblie, et nous ne l’avons reprise en fait qu’avec l’occupation de la Bourse du travail de Paris (que j’ai proposée et coordonnée) poursuivie par celle de Baudelique. Danfakha a toujours été contre cette ligne «dure» et pour une ligne de concertation «douce» avec la préfecture ; il a toujours été contre les occupations, les grèves de la faim, et aussi contre la marche Paris-Nice et notre participation au FSM de Dakar, sauf à les revendiquer après coup comme il le fait maintenant, pour justifier, aux yeux des ignorants et de ceux qui veulent l’être, sa prétention d’être le seul dépositaire de l’héritage de la CSP75.

Laquelle des deux lignes est payante, quelques simples chiffres suffiront à le montrer. La ligne douce d’avant l’occupation de la Bourse du travail a porté à une moyenne d’une soixantaine de régularisations par an. Nos deux occupations mentionnées ont donné plus de mille régularisations en trois ans, une moyenne annuelle d’environ 350 régularisations, six fois plus !

Parmi les acquis de ces luttes «dures» (dont profitent, depuis, tous les sans-papiers parisiens, qu’ils soient ou non de la CSP75, syndicats et associations y compris) il faut citer au moins la réduction à huit ans de présence sur le sol français au lieu de dix ans précédemment… Mais ça suffit comme ça sur ce point, je laisse aux sans-papiers de tirer les conclusions qui s’imposent à tous ceux qui ne sont pas aveuglés par l’esprit partisan.

Venons à moi. J’ai été régularisé en 2007 après 14 ans de présence en France. Mon arrivée ici n’a pas été une décision personnelle, ce sont mes frères et sœurs qui m’ont désigné, cela pour aider la famille et, au-delà, le village. Car mon père (et avant lui mon grand-père) était le chef du village, ma famille se devait donc de penser non seulement à elle, mais au village dans son ensemble. Pour payer mon voyage, sept ans d’économies familiales ont été nécessaires. Alors, quand j’entends parler de basses conduites intéressées de ma part, forcément ça me fait rire.

Pendant tout ce temps, combien j’en ai vu !… En France, j’ai été arrêté plusieurs fois et enfermé dans ces ignobles prisons pour étrangers qu’on appelle «centres de rétention», j’ai connu les prisons proprement dites, à la Santé j’ai été placé à côté de vrais et grands criminels, j’ai été condamné à dix ans d’interdiction de séjour… tout ça, parce que je n’avais pas de papiers.

Après les événements de Saint-Bernard, et après mûre réflexion, j’en ai conclu que les sans-papiers isolés sont impuissants en face d’un État et de patrons voraces ; que tant qu’ils restent seuls, ils subissent encore de plein fouet, ici en France, ce rapport d’esclavage colonial («néo-colonialiste») qu’ils ont voulu fuir ; qu’il n’y a que l’action collective qui peut les faire avancer. Aussi, en 2001, avec d’autres camarades nous avons fondé le collectif de sans-papiers du 19e arrondissement de Paris ; depuis, j’ai consacré au mouvement toutes mes forces qui me restent en dehors de mon travail. Alors, quand on me dit (ou qu’on me rapporte) qu’on dit que «Sissoko s’en met plein les poches», c’est risible et j’en ris !

Mais la lutte des sans-papiers m’a beaucoup apporté, c’est vrai. C’est vrai que j’y ai beaucoup pris et appris. Les enseignements que je viens de dire, c’est à la lutte que je les dois. Puis, grâce à la lutte, j’ai pu faire régulariser ma femme, mes frères, des gens de ma famille… Mais ce qui compte le plus, pour moi, je vais le dire.

Depuis tout petit j’ai vu mon père et mon grand-père régler les affaires du village. J’ai appris d’eux que quand tu pars à l’aventure, il te fout rechercher les personnes et non l’argent, ce sont les personnes et tes rapports avec ces personnes la vraie richesse. Au village, j’ai appris que tu ne dois pas chercher ton intérêt personnel, ni celui de telle ou telle personne, c’est l’intérêt collectif de tout le village qui compte. C’est en quoi consiste cet intérêt-là, voilà ce qu’il faut comprendre et faire comprendre. Ainsi, dans le grand village africain qu’est en France une bonne partie du mouvement des sans-papiers, je ne cherche pas mon intérêt, pas l’intérêt individuel de qui que ce soit, je cherche l’intérêt collectif au mieux des possibilités du moment

Je ne peux pas oublier ce que mon grand-père m’a dit plusieurs fois de son vivant Depuis deux cents ans que les blancs avaient fait leur apparition dans notre coin d’Afrique, jamais un blanc n’avait mis le pied dans notre petit village de Monéa (500 habitants), pas même pendant les années de la colonisation française. Aujourd’hui, des gens d’ici, des Français, m’ont connu, grâce à mon engagement dans la lutte des sans-papiers. J’ai bien dit que la richesse c’est les personnes: seize, à ce jour, parmi celles qui m’ont connu en France, se sont rendues depuis dans mon village, pour voir de leurs yeux nos conditions de vie, voir comment faire pour nous aider (six de ces personnes font partie d’une association, «Autremonde», qui y a même monté une exposition avec pour titre «Parcours de migrants»).

Ces venues de Français, ça a été un événement, quelque chose d’énorme, pour notre village et pour moi, quelque chose de vraiment historique. Or, c’est encore à notre lutte que je dois cela. Je crois que les sans-papiers, s’ils ont les idées claires et s’ils sont déterminés, pourront, par leur lutte, non seulement obtenir des régularisations, mais faire beaucoup pour l’Afrique.

Voilà. Me croira qui voudra, mais pour moi j’ai la conscience tranquille. C’est la vérité tout ce que je viens de dire.

Sissoko

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