«T’as pas le droit!»

La souffrance des sans-papiers en France

Extrait du numéro 3 de La Voix des sans-papiers, 24 Janvier 2011

Les CRA (centres de rétention administrative) sont la dernière étape pour beaucoup de sans-papiers dans l’attente, au gré des arrestations journalières, d’un jugement d’expulsion. Ces lieux de détention pour étrangers étaient autrefois (dans l’après- guerre et les années 50 et 60) des «prisons clandestines», et la découverte de l’une d’elles, celle d’Arenc au cœur du port de Marseille, par la presse et la justice dans les années 70, souleva l’indignation d’une opinion et de partis de gauche qu’on eût pu penser non encore entièrement oublieux des miradors et barbelés des camps nazis et vichystes.

«Pendant plus de dix ans […] des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont été parqués quai d’Arenc totalement à la merci de la police, sans pouvoir prévenir quiconque de leur sort, sans garantie d’hygiène et d’alimentation, soumis, quant à leur destination et au temps de leur détention, à un arbitraire illimité.» (A. Panzani, Une prison clandestine de la police française (Arène), Maspero, Paris, 1975, préface de F.-N. Bemardi, vice-président du Syndicat des avocats de France)

Or en réalité, ce «scandale de la prison clandestine et hors la loi d’Arenc» dépassait «de beaucoup le cadre local et la dimension d’une bavure», toutefois la conséquence n’en fut pas, loin de là, la fermeture de ce type de prisons. Tout ce à quoi le scandale aboutit fut leur légalisation. Lors d’une réunion publique, un sans-papiers le rappelait récemment : la France est «un pays de lois». L’opprobre légalisé, tout le monde s’en arrangea si bien que les gouvernements socialistes ne s’en privèrent pas davantage que ceux de la droite. Et l’on assista à la lente et inexorable propagation de ces centres de détention pour étrangers sur tout le territoire national.

Voilà pour les origines de cette glorieuse institution de l’humanisme français, les CRA Mais qu’en est-il aujourd’hui, après plus de trois décennies de pratique légale de l’enfermement des étrangers ?

Célèbre entre tous, en région parisienne, est le CRA de Vincennes, dont l’entrée fait face à celle de l’hippodrome. Vision idyllique, cadre «belle époque», étalés devant les trous des yeux des enfermés… Mais, sans doute aussi, renommée en partie usurpée pour cause «de proximité» (aux portes de Paris), en tant que point de chute privilégié des manifestations d’opposants aux politiques d’immigration. Quoi qu’il en soit, il est de fait qu’une révolte de sans-papiers excédés par le trop de mauvais traitements ne s’alluma, fin 2007, que pour s’éteindre six mois plus tard dans les cendres du CRA ayant flambé. Révolte qui ne fut pas isolée, exemple qui fut suivi ailleurs, à Bordeaux, à Bobigny, au Mesnil-Amelot (aéroport de Roissy), etc., avec des effets divers.

Quant à Vincennes, le CRA fut reconstruit et rouvrit modernisé, flambant neuf. Pour en juger, et en même temps juger de la «souffrance des sans-papiers» dans ce nouveau cadre légalisé, voire «humanitaire», par rapport à l’ancien hors la loi, le mieux est de laisser la parole aux intéressés. Dès novembre dernier, en effet, dès les premiers signes d’un hiver précoce et rigoureux en diable, la révolte gronde de nouveau au CRA de Vincennes, et elle y prend très souvent la forme d’une grève de la faim généralisée : car, si l’on en croit de nombreux témoignages concordants, l’entrée y équivaut à la perte instantanée de tout droit humain élémentaire. Apparemment (une poignée de soutiens mis à part), personne aujourd’hui ne s’en émeut plus que ça en France.

Le florilège ci-après est un court montage d’extraits tirés des témoignages publiés au mois de décembre dans les archives de la liste zpajol par zamia@samizdat.net. Des témoignages tout à fait semblables ont été publiés, début janvier, concernant le CRA du Mesnil-Amelot.

On remarquera les leitmotivs des doléances de ces immigrés enfermés dans les deux centres. Mutatis mutandis, le fond n’a pas changé par rapport aux abus et «violations systématiques du droit français» dénoncés dans le livre de Panzani, il y a 35 ans. A savoir : l’arbitraire illimité de la police et le manque de toute garantie d’hygiène et d’alimentation. L’impression qui ressort de la lecture de ces témoignages (nous invitons les lecteurs à aller à la source, à ne pas se contenter de nos extraits) est celle d’un ensemble de procédés formant système, d’un mécanisme de «mise à la torture» de fait des enfermés dans les deux CRA.

Témoignages de Vincennes :

Ici il fait très froid… dans les chambres il fait très froid… Tous les jours, il y a des gens qui arrivent. Et chaque jour, une ou deux personnes sont expulsées. La semaine dernière, il y a deux Algériens qui ont résisté [à l’expulsion]… Hier, il y a un gars qui a dit qu’il résisterait, mais on n’a toujours pas de nouvelles… Et l’autre jour… un Chinois qui est revenu de l’aéroport. Il a raconté que les flics lui avaient scotché les pieds et mis les menottes, les mains derrière le dos… Mercredi, ils ont tapé quelqu’un. Le gars était parti au tribunal à Cité… Il a demandé du feu aux policiers. Les flics se sont énervés, ils l’ont mis à terre, il y avait sept flics sur lui… Après, ils l’ont laissé 30 minutes dans la cage du fourgon.

Ce qui se passe à l’intérieur, c’est tout clair… On ne mange que ce qui est presque périmé… Ce qu’on nous a donné à manger aujourd’hui, est mangeable jusqu’au 24 et on est le 24. On nous a aussi donné à manger un truc comme du poulet rôti, périmé le 25, demain. C’est quoi ça ?

A 5 h ou 6 h, ils appellent au micro «monsieur !…», super fort en plus. On peut pas dormir… Franchement c’est la galère… Ils le font exprès. Ils veulent nous maltraiter. Ils augmentent le volume.

La grève [de la faim], ça fait presque deux jours… Dedans, on est un peu plus de soixante-dix. On est environ soixante à faire la grève… De toute façon, si on mange les trucs d’ici, bientôt périmés, on va tomber malade… Si c’était périmé dans dix ou cinq jours, peut-être qu’on mangerait, même si c’est dégueulasse. Mais là, périmé le lendemain… non !

C’est aussi contre les violences de la police qu’on fait la grève. De toute façon, ils s’en foutent… ils disent juste : «Vas-y, vas-y, fais la grève ! de toute façon tu seras pas libre !» Les gens… qui se sont échappés, ils ont cassé la fenêtre à cause des violences et tout ça… Ils préfèrent… s’enfuir que rester encore deux ou trois jours. Franchement c’est malade ici. Y a des gens qui prennent des rasoirs, y en a qui se sont blessés eux- mêmes leur corps, leurs mains…

Y en a deux ou trois, je ne sais plus, qui ont réussi à s’échapper. Les autres se sont fait attraper par la police… Après, ils les ont emmenés ici, ils les ont frappés, tapés. Des violences… C’est grave, c’est grave !

Quand tu es malade, pour voir l’infirmière, avoir des médicaments, ils te disent toujours qu’il faut attendre, qu’il y a déjà beaucoup de monde… Le soir… il n’y a pas de permanence. Si tu tombes malade le soir, il faut que tu attendes jusqu’au lendemain. Et le lendemain y a pas de place.

Les droits des gens sont bafoués. Y a des gens qui tentent de se suicider tous les jours. Y en a qui se blessent avec des lames, ils s’écorchent… Ici la nourriture n’est pas bonne. Elle n’est pas fraîche, alors les gens tombent malades.

Les gens disent qu’ils feront la grève… jusqu’à ce qu’ils… sortent de cette merde. Excusez-moi de dire ce mot-là, mais c’est vraiment la merde. Une journée ici, c’est comme un mois… Dans les autres centres je sais pas, mais ici tu ne peux même pas dormir, à 5 h du matin ils mettent les haut-parleurs… Quand tu dois voir le juge, ils te lèvent à 5 h du matin… Tu t’habilles … ils te sortent dehors et tu attends, tu attends, tu attends… dehors, dans le froid.. Pour voir le juge à 10h… ils te sortent à 6h et tu attends, 7 h, 7 h30, 8 h, et à 9 h tu pars voir le juge… On est des êtres humains, on n’est pas des animaux… Alors on leur demande : «S’il vous plaît, monsieur, est-ce qu’on peut attendre dedans ?»… Ils nous répondent : «Non, tu peux pas, t’as pas le droit, reste là jusqu’à 10 h !»… C’est pour ça qu’on fait la grève.

[Un sans-papiers ne parlant pas français, quelqu’un traduit ses propos dits en italien : Il a subi des violences, il a sa main cassée. Il a demandé à voir l’infirmière, on lui a répondu : «Non, pas aujourd’hui, demain.»… Le monsieur, il a mal à la main, il peut même pas manger avec, il arrive pas à dormir. Qu’est-ce qu’il peutfaire ?… Il va attendre jusqu’à demain. Ça fait quatre jours… Deux personnes… se chamaillaient mais gentiment, puis quatre ou six policiers sont entrés dans la salle et ont commencé à frapper tous ceux qu’ils trouvaient. Lui, il a reçu quatre coups sur la main… [Ses] vêtements sont tout déchirés à cause de la police… Il se couvre avec une couverture. Il a demandé au bureau… quelque chose pour s’habiller, ils ont même pas voulu lui donner de vêtements. Franchement le centre, c’est grave ce qui se passe ici…

Témoignages du Mesnil-Amelot :

Ce qui se passe à l’intérieur, c’est comme d’habitude… La nourriture elle est pas bonne, la police elle respecte pas les gens. On est comme des animaux… Hier tout le monde était content parce qu’on a écrit une lettre à propos de la nourriture pour le chef du centre, tout le monde a signé. On a écrit qu’on pouvait pas manger la nourriture, qu’on est des esclaves modernes et tout et tout… Puis après on a commencé la grève de la faim.

Il y a des gens qui ont des problèmes de santé, il n’y a pas d’hygiène ici, on dort dans des locaux où ça pue… À l’extérieur, vous ne pouvez pas voir la réalité de tout ce qui se passe à l’intérieur… Il y a des toilettes insalubres. Il fait moins 5 et il n’y a pas de chauffage, les couvertures sont sales. La nourriture est dégueulasse, même des chiens ne mangeraient pas ça… C’est abominable, c’est invivable. Y a des gens qui sont malades, y en a qui font des crises d’épilepsie… [Et ainsi de suite, tout comme à Vincennes.]

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